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RÉFLEXIONS ET RAPPELS SUR LA DIVERSITÉ DES RECHERCHES CONCERNANT « LA BIODIVERSITÉ » ET SUR LEUR IMPORTANCE RELATIVE, NOTAMMENT AU MAGHREB ET EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE

 

Claude BOUTIN

Université Paul Sabatier Toulouse III, UMR 3245 Laboratoire d'Écologie fonctionnelle (ECOLAB), Faculté des Sciences, 39 Allées Jules Guesde, 31400 Toulouse,France.

Nouvelle adresse postale : 48 rue Mouffetard, 75005 Paris. France

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Avant propos

Le texte qui suit n’est pas une publication scientifique classique contenant les derniers résultats d’un travail original dans un domaine quelconque de la Biodiversité. Il contient en revanche le rappel d’un certain nombre de données fondamentales souvent déjà connues, concernant les divers aspects de la biodiversité, parfois illustrées par des exemples, et présentées de façon à conduire vers des conclusions que nous croyons importantes pour ceux qui, étudiants en début de cursus ou enseignants ayant la responsabilité de leur encadrement, doivent choisir de nouveaux thèmes de recherche réalisables en Écologie, en Botanique et tout particulièrement en Zoologie. En effet la tentation est forte, et légitime d’une certaine manière, de proposer à un étudiant un travail dans un domaine que l’on connaît bien soi-même, dans lequel on a déjà de l’expérience donc des compétences acquises ailleurs, et de contribuer ainsi à une recherche préexistante et plus facile à diriger efficacement. Ce faisant on est amené ainsi à choisir bien souvent une recherche qui aura rarement l’attrait de la nouveauté et encore moins de l’originalité, quelle que soit la région où se trouve le laboratoire ou l’université. Cela n’est pas nécessairement très grave en soi, mais il est tout de même regrettable, d’une part d’entreprendre une recherche qui pourrait tout aussi bien se faire ailleurs et dans de meilleures conditions avec des moyens matériels qui existent déjà sur place, et d’autre part de ne pas profiter de l’opportunité qu’offre une région nouvelle, en particulier lorsque l’on se trouve dans une université relativement jeune, ou moins jeune d’ailleurs, et située dans une zone géographique dont la diversité des espèces animales et parfois végétales est encore grandement inconnue. Cette situation est pourtant fréquente dans de nombreux pays du Sud, en particulier dans les zones arides ou semi-arides, ainsi que dans des régions tropicales chaudes et humides.

Au contraire en s’intéressant à la diversité d’une biocénose, ou à celle d’une communauté ou d’un groupe taxonomique, animal ou végétal, qui renferme presque dans chaque région, un nombre certain d’espèces endémiques, on a de bonnes chances de découvrir des espèces qui sont nouvelles pour la science - ces fameuses espèces qu’on ne trouve pas dans les clés de détermination - donc de faire vraiment avancer la connaissance du monde vivant, et de contribuer du même coup à la connaissance du patrimoine naturel régional et bien sûr du patrimoine national.

Cette éventualité est pourtant souvent excitante chez un jeune scientifique, et elle a encore plus de chance de se concrétiser si l’étudiant en question ne craint pas d’entreprendre l’étude d’une communauté d’organismes dont les individus sont de taille relativement petite. Ce sont en effet ces groupes qui renferment un nombre immense d’espèces, de loin le plus grand nombre d’espèces, encore inconnues des scientifiques, et qui restent donc à découvrir et à décrire. C’est le cas de nombreuses classes d’Arthropodes, de Nématodes, de Protistes et de nombreux autres groupes  d’animaux invertébrés ; c’est aussi le cas des micro-mycètes, aquatiques ou terrestres, et de tous ces groupes de végétaux autrefois réunis dans l’ensemble hétéroclite des « cryptogames ». Cette perspective peut être assez enthousiasmante dans beaucoup d’universités des pays du Sud, en particulier dans les régions sahariennes ou subsahariennes comme dans les zones tropicales. Cette orientation est aussi une façon de ne pas se limiter, en matière de biodiversité, comme le font trop souvent les media - et par voie de conséquence le grand public et souvent les décideurs - aux seuls animaux vertébrés ou aux plantes à fleur déjà grandement connus, et à des discours très généraux sur “La Biodiversité”, sans contribuer concrètement à développer sa connaissance.

 

 

1. Introduction

    Chacun a remarqué que depuis une bonne quinzaine d’années, on parle de plus en plus de la “Biodiversité”, non seulement dans les media, mais aussi dans les colloques scientifiques, ainsi que dans les programmes scolaires et universitaires. L’année 2010 a même été déclarée "l’année de la biodiversité" par l’Organisation des Nations Unies ! Pourtant ce concept est bien loin d’être nouveau chez les scientifiques, notamment chez les écologistes, qu’ils soient à l’origine botanistes ou zoologistes où qu’ils se préoccupent plutôt d’écologie fonctionnelle ou de conservation des écosystèmes et des paysages en général. Toutefois si tous parlent de la Biodiversité et prétendent l’étudier, il est fréquent que tous ne parlent pas de la même chose… Le mot lui-même, plus que ses diverses acceptions d’ailleurs, est devenu “à la mode” principalement depuis la “Convention sur la Diversité Biologique” issue de la “Conférence internationale sur le développement durable”, organisée par les Nations Unies à Rio de Janeiro en 1992. En effet, l’expression anglaise “Biological diversity” utilisée jusque-là et pendant la conférence, était devenue, par souci de brièveté, “Biodiversity“, terme qui a été retranscrit en français par “Biodiversité”.

Depuis cette époque, un nombre considérable de Séminaires, de Symposiums et de Colloques en tous genres, nationaux et internationaux, se sont tenus un peu partout dans le monde, autour du thème de la Biodiversité, ou parfois en utilisant simplement le mot dans leur titre, uniquement par souci de modernité, ou pour attirer l’attention sur des recherches qui on parfois bien peu à voir avec la connaissance de la Biodiversité. Ce fut par exemple, mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, la Conférence Internationale “Biodiversité, Science et Gouvernance”  qui s’est tenue à Paris sous l’égide de l’UNESCO en Janvier 2005. Et ce fut, plus près de nous et à une autre échelle, le SIBFA-2009, “Séminaire International sur la Biodiversité Faunistique des Zones arides et Semi-arides” qui s’est tenu à Ouargla (Algérie) en Novembre 2009.

Parallèlement de nombreux ouvrages ont été publiés sur le sujet, en différentes langues, notamment en anglais mais aussi en français, traitant des divers aspects de la Diversité Biologique. Parmi ces ouvrages, nous n’en citerons ici que quelques uns dont les auteurs  nous sont connus, et qui ont l’avantage d’être à la fois parmi les plus simples et aussi parmi les plus accessibles. Ce sera d’abord un livre paru aux USA en 1992 puis aussitôt traduit en français et publié à Paris sous le titre “La diversité de la Vie” (Wilson, 1993). Cet ouvrage, très documenté et facile à lire, est un de ceux qui ont fortement contribué à sensibiliser le grand public cultivé, et pas seulement les biologistes, à l’importance de la diversité biologique; on s’y réfère très souvent aujourd’hui encore, même si l’auteur a publié dix ans plus tard un autre ouvrage moins connu exposant le rapport qui existe entre la conservation de la Biodiversité et « L’avenir de la vie » sur notre planète (Wilson, 2003). Ensuite ce sera le livre de Lévêque et Mounolou (2001), intitulé “Biodiversité: Dynamique biologique et conservation”. Enfin nous citerons l’un des plus petits et des plus simples, paru un peu plus tôt, le “Que sais-je” n° 3166, intitulé “La Biodiversité”, écrit par Lévêque (1997). Il faudrait aussi ajouter le livre de Dubois, « Vers l’ultime extinction : la Biodiversité en danger » paru en 2004. Ce ne sont là que 4 titres choisis à dessein parmi les plus sérieux et les plus accessibles à des lecteurs francophones, et l’on peut sans hésiter en recommander la lecture à chacun. Le premier (ainsi que le dernier) sont passionnants et se lisent vraiment comme un roman alors que le second, celui de Lévêque et Mounolou, très clairement rédigé et facile à lire également, se présente plutôt comme un excellent manuel; c’est peut-être celui qui sera le plus utile aux enseignants et aux étudiants en sciences biologiques et environnementales, ainsi qu’aux responsables des questions de conservation ou d’aménagement; le troisième, également très bien rédigé et pratique comme un Que sais-je, conviendra à tout étudiant même débutant ou un peu pressé. Le quatrième – écrit par un écrivain scientifique, ornithologiste et écologue - est remarquable par la qualité de ses illustrations photographiques et la clarté de son texte accessible à un large public. Nombre d’autres ouvrages traitant des différents aspects de la biodiversité existent et figurent dans la bibliographie de chacun de ces livres. Bref, aux littéraires on recommandera le premier et le dernier, aux scientifiques le second et aux étudiants en général ou à celui qui se contente de notions basiques le troisième.

Nous croyons utile de préciser ou de rappeler, aussi clairement que possible, en quoi consiste cette Biodiversité, tellement le mot désigne des choses différentes. Nous verrons ensuite l’état de la Biodiversité et son évolution, et enfin pourquoi cette question revêt une importance particulière dans les pays du Maghreb ou d’Afrique sub-saharienne, particulièrement dans les zones arides ou semi-arides. Nous évoquerons enfin pour finir quelques effets pervers qui sont parfois la contrepartie du succès qu’a connu le concept de Biodiversité, aussi bien dans l’Université elle-même que chez les décideurs. Telles sont les principales questions auxquelles nous souhaitons apporter des éléments de réponse, pouvant aider à y voir un peu plus clair, et qui mériteraient probablement d’être pris en compte un peu plus lorsque l’on choisit les thématiques des recherches à initier ou à développer en matière de Biodiversité, dans un Département de Sciences biologiques, ou lorsqu’un étudiant se questionne sur un sujet de thèse possible, particulièrement dans les pays du Sud, où la Biodiversité est sans doute aujourd’hui encore, à la fois la plus importante et la moins altérée par l’impact des activités humaines, mais en même temps aussi la plus méconnue et la plus vulnérable...

 

2. La diversité de la Biodiversité : une diversité partout, à tous les étages du monde vivant

     La Biodiversité, c’est donc la diversité du monde vivant, et elle comporte tant d’aspects différents qu’on peut l’envisager de multiples façons, par exemple en commençant par ses éléments dont l’étude pourrait être plus simple, et en allant progressivement vers sa globalité qui pourrait a priori être plus complexe, et en envisageant successivement, pour décrire aussi la structure de l’ensemble, une série de niveaux intermédiaires successifs, donc une série de composantes de plus en plus vastes. Parmi ceux-ci nous pouvons par exemple citer 5 niveaux: - 1. les individus, c’est à dire chacun des organismes vivants, animal, végétal, monère, qui diffère toujours plus ou moins de son voisin, - 2. les populations, groupements d’individus généralement très semblables qui occupent une même région et se reproduisent entre eux, - 3. les espèces, ensemble de toutes les populations semblables et potentiellement interfécondes entre elles, donc de tous les individus plus ou moins ressemblants capables de se reproduire ensemble, - 4. les biocénoses, qui réunissent au contraire de nombreuses populations d’espèces différentes, donc bien séparées du point de vue de la reproduction, mais qui vivent ensemble et inter-agissent entre elles au sein d’un même biotope, et constituent avec ce biotope un même écosystème dont elles exploitent les ressources, - 5. la biosphère enfin qui réunit l’ensemble de toutes les biocénoses différentes qui existent sur la planète, dans tous les habitats terrestres ou aquatiques, donc la globalité de tout ce qui vit sur la terre, y compris l’espèce humaine qui a, entre autres caractéristiques, celle d’agir certainement beaucoup plus que toutes les autres sur le fonctionnement de tous les écosystèmes de la planète. La Biodiversité c’est évidemment tout cela, et l’on peut donc l’observer et l’étudier à tous ces niveaux, qui sont bien différents les uns des autres et qui sont eux-mêmes très hétérogènes.

Pourtant cette énumération des principaux niveaux d’organisation et de structuration de la biosphère - et donc d’approches possibles de la Biodiversité - est en réalité quelque peu subjective pour ne pas dire arbitraire, en ce sens que leur nombre dépend un peu des choix que fait le classificateur, de la précision de ses observations et du vocabulaire dont il dispose... En effet on pourrait distinguer non pas 5 niveaux, comme nous venons de l’envisager ici pour rester relativement simple, mais un nombre bien plus grand, en en distinguant d’autres niveaux soit infra-spécifiques soit supra-spécifiques. Chercher à décrire et à analyser « la Biodiversité » est donc une entreprise très complexe, quasiment impossible,  dès qu’on la considère dans toutes ses dimensions, depuis la molécule et le gène jusqu’aux biomes et à la biosphère, sans même parler de la diversité des nombreux groupes taxonomiques, depuis les virus et les procaryotes jusqu’aux plantes à graines et aux animaux vertébrés, et de la diversité géographique du monde vivant (qu’étudie la Biogéographie, descriptive ou historique).

La Biodiversité est donc une caractéristique générale du monde vivant, à la fois difficile à cerner, à décrire objectivement et à exprimer d’une façon simple permettant des comparaisons véritablement significatives entre des régions différentes de la biosphère, si l’on souhaite prendre en compte ses multiples aspects. La masse globale de tout ce qui vit sur terre peut, par sa structure complexe, être comparée à ces gâteaux faits de pâte feuilletée, qu’on appelle des « Mille-feuilles ». Le choix du nombre de niveaux qu’il faudrait considérer restera toujours quelque peu arbitraire et contribue certainement à cette difficulté. La connaissance et surtout la conservation de la Biodiversité sont pourtant d’une importance vitale pour l’Homme et pour la planète comme nous le rappellerons. Une tentative d’analyse de la Biodiversité comportant nécessairement des choix s’impose donc au biologiste ou à l’enseignant, quelle que soit sa spécialité, s’il s’intéresse à la complexité du monde vivant qui l’entoure.

C’est probablement pour toutes ces raisons que les biologistes se sont dans l’ensemble mis d’accord pour considérer qu’on peut distinguer trois niveaux d’approche essentiels permettantdeprocéder à des comparaisons de la biodiversité, soit dans l’espace, entre deux régions séparées plus ou moins distantes, soit au cours du temps, à l’intérieur d’une même région géographique soumise à des perturbations d’origine naturelle ou anthropique. La distinction de ces trois niveaux, en vue d’étudier scientifiquement, donc de façon aussi rigoureuse que possible, cette biodiversité sous ses aspects les plus importants s’impose d’autant plus que les techniques à mettre en oeuvre seront souvent différentes pour chacun des trois niveaux considérés. Enfin et réciproquement, toute étude d’un aspect quelconque de la biodiversité se rattache toujours à l’un de ces trois niveaux. Un de ces niveaux est celui de l’espèce, un autre peut regrouper  tout ce qui est infra-spécifique et le troisième tout ce qui est supra-spécifique.

 

3. La diversité des espèces

   La diversité des espèces est certainement, et de loin, le niveau de Biodiversité à la fois le plus connu et aussi, nous verrons pourquoi, le plus fondamental. En effet on s’accorde généralement (en dépit de quelques controverses qui ont pu un temps marquer l’histoire de la biologie, et de quelques difficultés particulières rencontrées aujourd’hui encore dans certains groupes comme celui des Bactéries) pour considérer que les espèces sont des entités objectives, c’est-à-dire des réalités qui existent vraiment dans la nature, indépendamment de l’Homme qui s’emploie à les distinguer, parfois à les décrire et à les nommer et enfin à les comptabiliser, soit pour connaître cette biodiversité - mais cette motivation est relativement récente - soit pour pouvoir les utiliser à son profit, finalité qui remonte au contraire à l’aube de l’humanité.

On s’accorde aujourd’hui pour définir l’espèce comme un ensemble d’êtres vivants, d’organismes donc, qui en général se ressemblent, et qui ont surtout comme propriété commune et essentielle de pouvoir se reproduire entre eux indéfiniment, c’est-à-dire d’être inter-féconds et d’avoir une descendance fertile. C’est ce que l’on a appelé souvent la définition biologique de l’espèce ; cette manière de définir une espèce va bien au-delà des définitions antérieures basées essentiellement sur des ressemblances morphologiques, qui ont conduit parfois à des contradictions flagrantes. Cette définition biologique de l’espèce, qui peut sembler évidente à un étudiant d’aujourd’hui, a été formulée et précisée progressivement par différents biologistes au cours du siècle dernier, et notamment par Ernst MAYR (de 1942 à 1974). On sait que cette possibilité de reproduction sexuée se maintient généralement tout au long des générations successives, parmi les individus d’une même population, et aussi entre  des individus de populations voisines d’une même espèce, tant que leur équipement chromosomique et donc leur patrimoine génétique - inscrit dans l’ADN de leurs chromosomes - sont encore suffisamment semblables et compatibles. Elle cesse au contraire lorsqu’une accumulation de mutations, allant parfois jusqu’à des modifications du caryotype, survenant chez certains individus, souvent à l’intérieur de populations relativement isolée des autres, finit par rendre impossible la formation de gamètes à la fois fonctionnels et compatibles avec ceux des autres individus. Ainsi l’accumulation de mutations aléatoires, peut constituer, peu à peu, une sorte de barrière génétique et reproductive entre des groupes d’individus qui deviennent ainsi de plus en plus différents au cours des générations successives puisqu’ils ne peuvent plus échanger leurs gènes entre eux. Cette inter-stérilité, quelquefois partielle au début, se développera progressivement et se renforcera généralement au cours du temps, en raison de l’accumulation de ces mutations nouvelles et inévitables qui augmentent les différences génomiques entre les populations dès qu’elles sont relativement ou totalement isolées les unes des autres. Elle sera à l’origine du phénomène de spéciation. On aura souvent et dans un premier temps formation d’espèces jumelles (encore très semblables par leur aspect extérieur, par leur phénotype, mais génétiquement incompatibles, donc génétiquement et reproductivement distinctes bien que très ressemblantes). Par la suite, avec l’ancienneté de leur séparation au cours des temps géologiques et la succession des générations, ces jeunes espèces de plus en plus différentes deviendront plus faciles à distinguer et à reconnaître comme des espèces distinctes. Ce phénomène de différentiation permanente des génomes, en raison de l’accumulation des mutations dans des populations génétiquement isolées, et des spéciations répétées qui en résultent, est probablement le processus le plus important qui a été, au cours des temps géologiques, à l’origine de la diversification et de la multiplication des espèces vivantes, donc de l’augmentation de la biodiversité.

Dans de très nombreux cas cependant, lorsque le biologiste rencontre deux organismes vivants isolés qui se ressemblent plus ou moins, ou deux populations dont les individus diffèrent légèrement par leur aspect, il n’est guère possible d’utiliser de façon simple et immédiate (soit sur place dans leur habitat soit expérimentalement au laboratoire) le critère d’interfécondité ou d’inter-stérilité, afin de savoir si l’on est en présence d’une seule ou de deux espèces...

Toutefois comme les espèces proches qui ont déjà une certaine ancienneté (issues d’une même espèce ancestrale qui s’est scindée en deux et leur a donné naissance il y a suffisamment longtemps dans le passé) diffèrent entre elles morphologiquement - à l’exception précisément du cas particulier des espèces cryptiques ou des espèces jumelles qui n’ont pas cette ancienneté suffisante depuis la spéciation qui leur a donné naissance – le scientifique peut très généralement reconnaître, et éventuellement décrire et nommer les espèces, puis les comptabiliser à l’intérieur d’un groupe taxonomique, ou à l’intérieur d’un écosystème, sur la seule base de leur aspect morphologique c’est-à-dire de leur apparence phénotypique. On parle quelquefois, et pour cette raison, de morphospecies ou en français "d’espèces morphologiques", si l’on souhaite rappeler qu’une certaine incertitude peut persister dans l’attribution d’un même statut spécifique à plusieurs populations éloignées géographiquement et présentant beaucoup de ressemblances, ou si au contraire on estime que, pour des raisons pratiques, il est utile de distinguer deux morphotypes différents alors qu’on pourrait tout aussi bien considérer qu’ils ne sont en réalité que des variants géographiques d’une même espèce (variants que l’on nomme parfois des sous-espèces).

On peut donc, de cette façon et en pratique, lorsqu’on étudie un écosystème particulier, ou lorsque l’on cherche à évaluer la richesse biologique d’une région, accéder à l’aspect le plus fondamental de la biodiversité, celui de la diversité des espèces qui sont en présence, et on l’exprimera de la façon la plus simple par le nombre total de ces espèces présentes (ou plutôt de celles que l’on peut distinguer morphologiquement et comptabiliser), c’est-à-dire par sa Richesse spécifique.

La richesse spécifique est certainement à la fois le plus simple et le plus fondamental des descripteurs de la Biodiversité. En réalité ce que l’on notera généralement - faute de pouvoir faire mieux – c’est le nombre des espèces qui sont reconnaissables, de celles qui peuvent être reconnues après une observation méthodique et la mise en oeuvre de stratégies d’échantillonnages adaptées et reproductibles. Ce faisant il faut savoir qu’il restera bien souvent (on pourrait écrire "toujours")  un certain nombre d’espèces vivantes, notamment parmi les organismes de taille microscopique qui échappent à l’observateur, et parfois des espèces de taille plus grandes donc plus faciles à voir mais si ressemblantes qu’elles n’auront pas été distinguées. Finalement l’estimation de la richesse spécifique sera presque toujours une estimation minorée. La richesse spécifique réelle est toujours supérieure à celle qui est ainsi mesurée, mais cela n’empêche nullement de faire des comparaisons significatives entre la biodiversité de deux régions, ou entre les caractéristiques d’un écosystème à deux périodes plus ou moins éloignées, dès lors que l’effort de prospection, d’échantillonnage et d’identification a été le même dans les deux cas.

On pourra constater ainsi que la richesse spécifique, tant végétale qu’animale, est très variable dans l’espace et également au cours du temps dans un même lieu. Par exemple dans une région désertique chaude, relativement sèche et aride, cette richesse spécifique est considérablement plus faible que celle d’une autre région plus humide, surtout si celle-ci est encore couverte de forêt dense. Cette faible richesse spécifique (tout comme que la faible densité des organismes et leur faible biomasse totale par unité de surface) fait partie, précisément, de la définition du désert, qui se rencontrera souvent dans des zones arides ou semi-arides… et l’on retrouvera ces mêmes caractéristiques - faible richesse spécifique et faible biomasse - dans des régions englacées proches des pôles où l’on parlera alors, pour cette raison, de déserts froids… À l’inverse la richesse spécifique, ainsi que la diversité spécifique et la biomasse seront généralement très élevées dans les forêts tropicales humides qui constituent certainement les plus grands réservoirs de biodiversité de la planète.

Un autre exemple classique est bien connu des hydrobiologistes : quelle que soit la région d’étude et son climat, il est fréquent de constater que la Richesse spécifique de la faune aquatique d’un cours d’eau décroît brutalement, et parfois dans des proportions considérables, à partir du point de déversement d’un émissaire d’eaux usées qui, véhiculant des substances toxiques, crée une pollution dont les effets ne disparaîtront souvent que très lentement et très loin vers l’aval… Il apparaît alors dans des cas semblables que la Richesse spécifique (RS) de la faune aquatique est un des indicateur de la qualité de l’eau, et qu’une variation de cette RS, mesurée comparativement sur une série de stations, indique généralement l’existence d’une perturbation localisable en général; cette variation de la RS est comme une sonnette d’alarme qui révèle l’existence d’une anomalie et qui peut en conséquence conduire à en rechercher la cause et ensuite à proposer éventuellement des mesures de nature à y remédier.

La Richesse spécifique est donc un descripteur simple d’un écosystème, de même que différents indices de diversité souvent plus sensibles encore, et qui prennent en compte non seulement le nombre des espèces présentes mais aussi l’importance relative des effectifs de ces diverses espèces dans un prélèvement représentatif de la biocénose. C’est aussi un descripteur utile pour l’écologiste ou plus généralement pour les responsables de la conservation et de la qualité de l’environnement, voire de la santé publique, car ce qui est vrai pour un cours d’eau qui peut être sérieusement pollué par les activités humaines, l’est aussi pour une nappe phréatique qui peut alimenter les puits dont l’eau est consommée par la population.

D’une façon générale les écosystèmes “en équilibre” - c’est-à-dire déjà relativement anciens et non perturbés (ou peu perturbés…) par l’Homme - ont une Richesse spécifique (et un Indice de diversité) plus élevés que des écosystèmes comparables mais plus jeunes ou soumis depuis quelque temps à des perturbations anthropiques. Une Richesse spécifique élevée, de même qu’un Indice de diversité élevé, sont donc, en général, des indicateurs de la bonne santé d’un écosystème.

 

4. La diversité intra-spécifique

     Beaucoup d’espèces d’organismes, pluricellulaires ou unicellulaires, sont divisées en populations, et bien souvent en populations nombreuses, qui peuvent être totalement isolées les unes des autres, par une barrière géographique dont l’ancienneté  peut être plus ou moins grande, telle qu’une chaîne de montagnes quasi-infranchissables pour beaucoup d’animaux terrestres ou aquatiques, ou encore un grand fleuve ou un bras de mer, voire un océan, infranchissables pour nombre d’espèces terrestres… D’autres au contraire forment des métapopulations, ensembles de populations séparées et relativement isolées aussi, mais incomplètement séparées géographiquement et surtout génétiquement; la reproduction sexuée se fait essentiellement à l’intérieur de chaque population mais il arrive que certains individus se déplacent depuis le territoire de l’une des populations jusqu’à celui de l‘autre et transportent ainsi des gènes d’une population vers l’autre. Dans les deux cas le degré de variabilité inter-populationnelle donc intra-spécifique pourra être différent - puisqu’il dépend à la fois de l’ancienneté et de l’étanchéité de la barrière - mais dans les deux cas les individus de ces populations sont encore suffisamment semblables pour que leur interfécondité potentielle (quelquefois vérifiable, en élevage ou en culture) ne fasse pas de doute et justifie qu’on les maintienne dans une seule et même espèce.

Par ailleurs à l’intérieur même d’une population naturelle, chacun sait que tous les individus ne sont pas absolument identiques, bien qu’ils appartiennent tous à une seule et même espèce par définition, et que leurs différences individuelles, plus ou moins nombreuses et aussi plus ou moins visibles, représentent au total une diversité importante. De nombreux caractères qui sont présents sous plusieurs formes au sein de la population résultent de l’existence d’un certain nombre de gènes homologues mais différents d’un individu à l’autre. On dit qu’il existe différents allèles au sein de la population. On parlera pour cela du “polymorphisme des populations”, polymorphisme génétique et moléculaire souvent invisible extérieurement et polymorphisme phénotypique, morphologique, lorsqu’il est plus apparent. Chacun a remarqué par exemple que chez l’Homme, dans le même village, on peut rencontrer des humains qui ont les yeux bleus et d’autres des yeux noirs ou marron, et cela au sein de la même population, parfois même au sein d’une même famille… on pourrait aussi rappeler, toujours chez l’Homme, l’existence des divers groupes sanguins du système AB0 pour ne citer que les plus connus, dont nous reparlerons. La Biodiversité à l’intérieur même d’un groupe monospécifique comme une population, est généralement très grande et porte sur des quantités de caractères (d’où les “empreintes génétiques” chez l’Homme, qui sont propres à chaque individu). Elle n’a comme limite, dans la nature, que les différences qui s’opposeraient à l’inter-fertilité entre divers individus ou les diverses populations, et qui seraient alors à l’origine du phénomène de spéciation. Des différences importantes mais essentiellement morphologiques chez les Vertébrés par exemple peuvent donc se maintenir au sein d’une espèce, le cas des Hommes mais également celui des diverses races de Chiens n’étant que les plus connus.

 L’évaluation de ce polymorphisme génétique, et accessoirement morphologique chez certaines espèces animales connues du public et menacées de disparition est importante car ce polymorphisme apparaît comme l’un des facteurs favorables à la survie des populations déjà réduites ou fragmentées, en cas de stress répétés ou de modifications profondes de l’environnement. Des exemples nombreux sont l’objet d’études chez les grands mammifères comme les Éléphants, les Ours, les Baleines etc…

À l’opposé, les méfaits d’une trop forte consanguinité chez les animaux sauvages, dans la nature ou en élevage, et même chez l’Homme, ont été observés depuis longtemps : une population issue d’un seul couple de fondateurs, comportant donc nécessairement des croisements entre proches parents (cousins ou parents et enfants, ou même frères et sœurs dans certains cas) sera caractérisée, au moins pendant les premières générations, par un très faible polymorphisme génétique et sera beaucoup plus fragile qu’une population métissée donc plus hétérogène. Les exemples ne manquent pas dans les élevages, et même dans notre espèce où l’on a remarqué dans certains états monarchiques où la famille royale, pour des raisons traditionnelles et sociologiques, évite le mariage des siens avec des personnes extérieures à la dite famille royale. Il n’est pas rare d’observer alors un nombre anormalement élevé de personnes porteuses de tares physiques ou psychiques parfois graves, et qui se manifestent dans leur phénotype parce que les gènes délétères, responsables de ces anomalies ont une plus grande probabilité de se retrouver à l’état homozygote chez le même individu, et de pouvoir en conséquence s’exprimer dans leur phénotype. Ce risque est évidemment beaucoup plus réduit dans les populations caractérisées par un plus grand polymorphisme résultant du brassage génétique qu’entraîne naturellement le métissage. On lira avec intérêt sur cette question un petit livre intéressant de A. JACQUARD (1981), intitulé “Éloge de la différence” où l’auteur, un généticien professionnel issu de la Recherche Agronomique, mais connu aussi comme humaniste et philosophe, explique que “notre richesse collective est faite de notre diversité”, et que “l’autre, individu ou société, nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable”. Quant à la prohibition de l’inceste, qu’on retrouve dans la plupart des religions et des sociétés humaines, et dont on a souvent fait un principe moral (ou religieux), elle a probablement son origine réelle dans ce danger que représente l’endogamie et la consanguinité, danger qui a été constaté depuis bien longtemps par les hommes.

L’étude comparative des diverses populations d’une même espèce, animale ou végétale, tant d’un point de vue phénotypique (comme en taxonomie classique) que génétique (basée sur la comparaison des profils d’iso-enzymes ou maintenant des séquences nucléotidiques qui autorisent le calcul de distances génétiques) permet d’évaluer le polymorphisme de ces populations, en révélant les différences quantifiables qui existent entre les stocks de gènes de deux populations isolées. Elle a permis de révéler la généralité et l’importance de ce polymorphisme et ainsi de toucher du doigt une des conséquences de l’évolution biologique en marche.

Ce fut en effet une découverte majeure, au cours du vingtième siècle, que celle de cet important polymorphisme des populations qui s’observe de façon quasi constante (sauf dans des situations très particulières comme  celle des individus formant un clone, par exemple dans le règne végétal ou dans une « culture » de protistes "végétaux" ou "animaux"). En effet la théorie Darwinienne, ne laissait pas du tout prévoir cet important polymorphisme car si l’on s’en tient à la lecture rapide de Darwin, et des néodarwinistes en général, on retient surtout que la théorie de  la sélection naturelle doit favoriser les individus les plus aptes, c’est-à-dire ceux qui possèdent les gènes qui leur confèrent les caractères les mieux adaptés, phénétiquement et surtout physiologiquement, aux caractéristiques particulières de leur environnement et qui, de ce fait, se reproduiront plus efficacement que les autres individus et auront donc une descendance plus nombreuse qui supplantera peu à peu, au cours des générations successives, celle des autres individus qui ne possèdent pas le même génotype et les mêmes caractéristiques… Alors on pourrait en déduire logiquement qu’en raison cette sélection naturelle et grâce à l’adaptation continue aux caractéristiques du milieu, qui est le même pour tous au sein d’une population, les individus les mieux adaptés, devenant progressivement majoritaires, une population naturelle devrait, au cours des générations successives, devenir assez rapidement de plus en plus homogène, génétiquement et morphologiquement. Or ce n’est pas du tout ce que l’on s’observe, c’est même le contraire et il a fallu, pour comprendre cette apparence de paradoxe, attendre que les études de génétique des populations, mènent à la conclusion que la cible de la sélection naturelle n’est pas l’individu mais la population dans son ensemble, avec toujours un degré plus ou moins élevé de polymorphisme, variable selon que le milieu est plus ou moins instable et changeant. Une population génétiquement très polymorphe aura, du fait même de ce polymorphisme, une certaine forme de robustesse face aux divers changements environnementaux, en raison de sa capacité plus grande de s’adapter au cours des générations successives, parce qu’une partie de ses membres, qui sont différents des autres, réagiront positivement aux nouvelles conditions environnementales, et supporteront bien les contraintes nouvelles ressenties comme très défavorables par tous les autres individus. À l’inverse les populations trop peu nombreuses donc peu diversifiées, ou encore des populations génétiquement très homogènes en cas de forte consanguinité, seront les plus fragiles et les plus vulnérables dès que l’environnement vient à changer car elles possèdent un moindre polymorphisme donc une probabilité moindre de contenir des individus différents des autres et préadaptés aux conditions nouvelles. La biodiversité intra-spécifique est donc une caractéristique vitale des populations naturelles sur une période de temps qui comporte des bouleversements climatiques ou plus généralement écologiques. Ceci explique que cet important polymorphisme génétique, qui n’apparaît que très incomplètement dans la diversité phénotypique d’une population (un grand nombre d’allèles étant récessifs), soit la règle générale et que peu d’espècesy échappent. Ceci permet également de comprendre qu’à l’occasion des grandes « crises de la Biodiversité » qui ont marqué l’histoire du monde vivant, pendant plusieurs milliards d’années mais surtout pendant les 500 derniers millions d’années que l’on connaît un peu mieux, des groupes entiers ont disparu assez rapidement (à l’échelle des temps géologiques ! et pas en un siècle comme lors de la « 6ème extinction » qui caractérise l’époque actuelle) alors que d’autres ont survécu, mais parfois à partir d’un très petit nombre de populations ou d’espèces… L’évolution d’un groupe comme celui des Ammonites (Mollusques Céphalopodes) au cours des ères Paléozoïque et Mésozoïque en donne une belle illustration sur une longue période, et il y a de bonnes raisons de penser que des schémas évolutifs comparables, comportant une extinction du plus grand nombre des lignées et donc des espèces, puis le développement ultérieur de celles plus rares qui ont survécu et qui remplacent les premières, décrirait correctement l’histoire de nombreux groupes zoologiques pendant des périodes beaucoup plus courtes. C’est ce qui s’observe par exemple chez les Foraminifères, protistes marins qui constituent aussi un très grand groupe de fossiles stratigraphiques bien connus des géologues ; c’est aussi ce qui apparaît sur les arbres évolutifs les plus récents représentant l’évolution des Hominidés qui ont précédé l’apparition et le développement de notre espèce, Homo sapiens.

À l’intérieur d’une espèce, végétale ou animale, on peut parfois distinguer, lorsque cela est utile, non seulement des populations différentes qui présentent quelques caractéristiques propres, mais des sous-espèces, quiseront alors désignées chacune par un trinome comportant, après le nom du genre et celui de l’espèce, le nom de la sous-espèce… Ces sous-espèces, si elles sont éloignées et parfaitement séparées géographiquement et génétiquement, verront leurs différences augmenter avec le temps et représentent de futures espèces sœurs, qui resteront très proches pendant un certain temps, parce qu’étroitement apparentées, mais qui deviendront bientôt des espèces bien distinctes. Une espèce polytypique est ainsi formée par un ensemble de plusieurs sous-espèces dont chacune peut renfermer une ou plusieurs populations.

Nous sommes ainsi tous des Homo sapienset l’humanité ne comporte actuellement qu’une seule espèce (représentée par une métapopulation de structure complexe, en raison de son histoire et de la variété géographique des habitats et des climats), mais les paléontologistes anthropologues connaissent beaucoup d’autres espèces d’Hominidés appartenant au même genre Homo, comme Homo habilis, Homo ergaster, Homo heidelbergensis, Homo erectus, pour ne citer que des espèces d’Hommes fossiles pas trop anciennes qui ont vécu au cours des deux derniers millions d’années. Ils connaissent aussi un groupe célèbre et pas très ancien, celui des Hommes de Néanderthal, des « hommes fossiles » récents, puisqu’ils ont disparu il y a moins de 30 000 ans - et qui ont donc cohabité pendant longtemps avec les Homo sapiens, espèce connue depuis environ 200 000 ans, au moins en Afrique. Les Néanderthaliens sont très très proches de Homo sapiens par l’ensemble de leurs caractéristiques morphologiques bien étudiées par les paléo-anthropologistes, au point qu’on les a longtemps nommé Homo sapiens neanderthalensis, en les considérant comme une sous-espèce de Homo sapiens; l’autre sous-espèce, celle qui fut contemporaine mais qui a perduré jusqu’à l’époque actuelle en se modifiant très légèrement et à laquelle nous appartenons, devant être nommée dans ces conditions Homo sapiens sapiens. Toutefois des études génétiques récentes ont montré que des différences génétiques (moléculaires) entre les deux sous-espèces d’Homo sapiens seraient relativement importantes et justifieraient certainement qu’on fasse de Homo neanderthalensis une espèce distincte de Homo sapiens. Ce point de vue prévaut actuellement et nous sommes donc redevenus les représentants d’une espèce monotypique c’est-à-dire n’ayant pas comporté et ne comportant pas de sous-espèces distinctes, mais ayant cohabité pendant plus de 130 000 ans avec une autre espèce d’Homme. Cet exemple montre que la distinction des catégories inférieures à l’espèce, comme par exemple celle des sous-espèces, donne parfois matière à discussions, surtout lorsque l’une au moins des sous-espèces supposées est fossile et ne permet évidemment pas, comme c’est très fréquent, de tenter d’appliquer le test du concept biologique de l’espèce.

Chez l’Homme actuel chacun connaît des différences morphologiques importantes, ainsi que des différences de texture et couleur des cheveux ou de couleur de la peau ou des yeux, qui s’observent très souvent entre des populations d’origine géographique différentes, mais parfois aussi à l’intérieur d’une même population. Cependant toutes ces populations sont depuis toujours parfaitement interfécondes car les différences génétiques qui les séparent sont bien plus faibles que celles qui différencient des sous-espèces et enfin les déplacements humains, de plus en plus importants et rapides ces derniers siècles, en liaison avec l’évolution technologique et comportementale, contribuent à un métissage inter-populationnel croissant, d’autant que les diverses populations humaines ne sont plus isolées ou séparées par des barrières géographiques difficiles à franchir comme elles le furent pendant longtemps. L’étendue de l’aire de répartition de l’Homo sapiens qui a progressivement colonisé par étapes toute la planète, donc des régions climatiquement très distinctes, explique, du fait de l’adaptation progressive aux particularités climatiques de chaque région, cet important polymorphisme et certaines différences inter-populationnelles.

Malgré cela il est très souvent impossible de reconnaître l’origine géographique précise d’un Homo sapiens. Des Khmers du Cambodge et certains habitants de la Grande Île (des Malgaches de Madagascar) par exemple se confondent fréquemment et, lorsqu’ils se rencontrent aujourd’hui encore, commettent souvent une erreur et croient être en présence d’un de leurs compatriotes. La croyance à l’existence d’un certain nombre de grandes  «races» humaines bien distinctes a donc été complètement abandonnée, au moins par les scientifiques et par les personnes honnêtes et informées, après avoir été tristement célèbre dans l’Europe du 20ème siècle, y compris dans certaines universités hélas… mais aussi et surtout à l’occasion des événements sanglants qui ont embrasé le monde parce que certains ont cru à l’existence de ce qu’ils croyaient être des «races pures», et aussi à la supériorité de certaines races, en particulier de la leur... On ne peut donc que déplorer et combattre activement de nos jours certaines tentatives de réutilisation de ce concept de race, parfois pour délimiter une nationalité, ou pour chercher à définir une identité nationale, aussi bien en Europe qu’en Afrique, avec tous les risques que cela comporte. En Afrique par exemple, mais pas seulement et bien loin de là, une telle attitude “raciste”, sans fondement biologique réel, ne vise généralement  qu’à justifier de manière fallacieuse la volonté d’hégémonie d’un groupe socio-culturel qui cherche à imposer sa loi et sa domination à l’ensemble des composantes socio-culturelles de la population du pays, toujours hétérogène, comme les autres populations naturelles. 

Le fait qu’il soit impossible de définir et de délimiter de façon précise les différentes races humaines traditionnelles qui constitueraient une mosaïque formée par un petit nombre de pièces agencées comme dans un puzzle, chacune étant caractérisable par des particularités ou des gènes propres, ne change rien au fait que, dans notre espèce comme dans celle de toute autre espèce naturelle à vaste répartition, les populations de différentes régions géographiques, présentent entre elles toute une série de différences. Ces différences sont déterminées  par un grand nombre de gènes dont la plupart ne caractérisent pas une population particulière, ce qui permettrait de bien la différencier des autres, et surtout de rattacher chaque individu à l’une ou à l’autre de ces populations. Au contraire ces gènes qui existent sous plusieurs formes allélomorphes peuvent se rencontrer dans de nombreuses populations peuplant différentes régions du monde, mais dans des proportions qui varient progressivement d’une région à l’autre. La recherche de ces gènes a contribué à la connaissance du polymorphisme considérable de notre espèce, et les recherches sur ce polymorphisme ont aussi permis quelquefois d’apporter une contribution intéressante à la connaissance des migrations humaines au cours de la préhistoire puis de la période historique. Ce sont ces migrations qui ont permis, à partir de l’Afrique, le peuplement progressif de toutes les régions de la planète. Elles ont parfois révélé des liens de parentés inattendus et pourtant étroits (ou de fortes affinités) entre des populations humaines actuellement distantes qui semblaient pourtant bien différentes et considérées comme originaires de régions éloignées du globe… Cette question importante de la diversité génétique au sein de l’espèce humaine a été particulièrement étudiée, et l’est encore, avec les recherches des divers gènes de prédisposition; elle est aussi à la base de toute une discipline, l’Hématologie géographique, qui a été développée notamment par J. BERNARD et J. RUFFIÉ (1966) dans la seconde moitié du 20ème siècle. Elle étudie par exemple dans les différentes populations humaines et sur l’ensemble du globe, les proportions et la dispersion des différents marqueurs sanguins. Les pourcentages variables des 3 gènes responsables des groupes sanguins du Système AB0 ou ceux du système Rhésus n’étant que les plus connus, parmi quantité d’autres parfois plus importants dans certaines régions du monde.

On pourra être surpris, en lisant leur livre, de voir que les deux auteurs cités emploient fréquemment le mot « race » pour désigner les nombreux groupes humains qu’ils ont étudiés, mais ce terme désigne seulement sous leur plume, l’ensemble des personnes qui habitent majoritairement ou non telle région particulière d’un continent ou d’une île, qu’il faut bien désigner et qui semblent être parmi les descendants des premiers occupants, qui ont précédé l’arrivée ultérieure des vagues successives de migrants. Et concernant l’origine des marqueurs sanguins dont la fréquence varie d’une région à l’autre, ils arrivent à la conclusion que « il faut admettre que ces caractères ne sont peut-être pas « indifférents » et varient avec les conditions du milieu » et constater que « les races biologiques définies par les caractères hémotypologiques ne seront pas dans tous les cas superposables aux races morphologiques ». Le terme de « race » utilisé par les hémotypologistes désigne seulement, faute de disposer d’un autre mot, les populations innombrables qui se rencontrent en chaque point de la planète et qui ne sont que le reflet, dans notre espèce ubiquiste, du polymorphisme géographique important des populations humaines si largement répandues sur la Terre.

Chez les animaux, lorsque les différences qui existent au sein d’une espèce sont telles que la simple observation d’un individu suffit pour qu’il soit possible de reconnaître immédiatement son origine géographique précise, le zoologiste hésitera beaucoup moins à parler de races géographiques et, pour une espèce qui comporte ainsi plusieurs sous-espèces ; d’une espèce polytypique. Les différentes sous-espèces d’une espèce polytypique peuvent être considérées comme de futures espèces sœurs, en cours de différentiation, tant qu’elles resteront séparées. On peut ainsi reconnaître très souvent différentes races ou variétés d’une même espèce, qui sont le plus souvent allopatriques et qui vivent quelquefois - mais plus rarement, et secondairement - en sympatrie. Même chez les Vertébrés, les espèces polytypiques comportant plusieurs variétés ne manquent pas, quelquefois se rencontrer soit de façon naturelle, soit dans des régions particulières où elles ont été introduites par l’Homme. Un exemple: divers Tilapia qui posent parfois des problèmes ardus aux taxonomistes, car ces variétés de Poissons ne sont généralement pas des espèces distinctes, et peuvent donc se croiser et donner parfois des hybrides plus robustes ou plus prolifiques que les races dont ils sont issus et les éliminer ou, plus grave encore, éliminer d’autres espèces de poissons, contribuant ainsi à une réduction importante de la biodiversité piscicole… Il n’est pas rare en effet que l’introduction d’une espèce ou d’une race nouvelles, dans une région nouvelle se traduise finalement par une réduction importante de la biodiversité des écosystèmes… Ces interventions de l’Homme ne devraient être envisagées et autorisées qu’après une étude sérieuse de la Biodiversité existante et des conséquences possibles d’une modification artificielle, bref d’une étude d’impact sur la Biodiversité, qui fait trop souvent défaut.

Dans le monde végétal aussi on connaît depuis longtemps des variétés bien distinctes de nombreuses plantes; elles peuvent par exemple différer par la couleur de la fleur, la forme du fruit ou par bien d’autres caractéristiques, tout en étant toujours interfécondes et capables de donner des hybrides féconds; l’exemple des radis qui peuvent s’hybrider avec des navets est bien connu des jardiniers… elles appartiennent donc toujours à la même espèce biologique, même si les deux sous-espèces sont faciles à distinguer..

Chez les Insectes des débats très sérieux sur le statut de sous-espèces ou d’espèces distinctes sont également fréquents et justifient parfois la poursuite de recherches utiles. En effet, savoir si les moustiques Culex pipiens pipiens et Culex pipiens molestus sont bien deux sous-espèces de Culex pipiens (espèce polytypique donc, dont les deux sous-espèces se reconnaissent difficilement par une simple observation) ou au contraire deux espèces distinctes (Culex pipiens et Culex molestus, incapables de se reproduire entre elles) peut être très important. En effet les deux taxons (espèces ou sous-espèces) semblent avoir des affinités et des capacités différentes de transmission, soit aux Oiseaux soit aux Hommes, certains virus très dangereux, comme le “Virus du Nil occidental”,et bien d’autres parasites pathogènes et parfois mortels. S’il s’agit de deux espèces distinctes le danger potentiel qu’elles représentent l’une et l’autre pour l’Homme est bien différent. Si au contraire elles sont conspécifiques, les gènes qui sont à l’origine de la pathogénicité étant susceptibles de se transmettre d’une population à l’autre, les deux sous-espèces représentent dans certaines régions un danger égal pour l’Homme, ce qui n’est pas le cas si C. pipiens et C. molestus sont deux espèces distinctes, lorsqu’une seule est réellement dangereuse...

De nombreuses études relatives à la diversité intra-spécifique sont donc possibles et même souhaitables, chez les plantes comme chez les animaux. Toutefois les sélectionneurs de semences ou de races animales, devraient certainement veiller beaucoup plus à la conservation des populations naturelles sauvages, véritables réservoirs du polymorphisme qui contient souvent des caractéristiques intéressantes bien que méconnues pouvant conférer résistance et adaptabilité face aux changements sur le long terme. La conservation des races sauvages de ces espèces est donc une précaution indispensable. Mais cette manière de voir va évidemment à l’encontre de la tendance actuelle qui conduit trop souvent les semenciers à créer et à imposer (essentiellement pour des raisons commerciales de rentabilité à court terme) des Organismes Génétiquement Modifiés par l’Homme, ou OGM, tous génétiquement semblables, et à favoriser leur monoculture un peu partout sur la planète, en ignorant volontairement l’intérêt du polymorphisme génétique naturel qu’on ne peut retrouver que dans les populations sauvages et souvent dans nombre de cultures traditionnelles. Ce secteur de la recherche appliquée, qui a conduit à la fabrication d’OGM, repose d’une certaine manière sur une forme de sélection artificielle, au sein des populations naturelles ou déjà cultivées, de mutants obtenus artificiellement par manipulations génétiques. Il s’agit donc de modifications artificielles et volontaires du génome d’une population déjà utilisée par l’Homme. Souvent la manipulation consiste à ajouter un gène, provenant d’une autre variété ou d’une autre espèce, et qui conférera une résistance particulière à un parasite, ou à un pesticide ou à la sécheresse ou à un autre facteur limitant des cultures. On peut donc comprendre que de telles perspectives puissent, au moins à première vue, sembler fort intéressantes. Elles pourraient très bien l’être en effet, au moins tant que les OGM proposés restent fertiles et ne sont pas modifiés de façon à les rendre volontairement stériles pour que l’utilisateur soit contraint de retourner chaque année auprès du semencier pour se réapprovisionner en graines, également si ces OGM ne faisaient pas l’objet de brevets souvent onéreux pour l’utilisateur… et tant que ces OGM, développés le plus souvent pour les grandes cultures industrielles d’exportation ne sont pas imposés aux populations avec comme conséquence non seulement un appauvrissement du patrimoine biologique naturel de la région mais en plus certaines fois un recul des cultures vivrières traditionnelles qui aggrave les conditions de vie des populations autochtones …

Il existe d’ailleurs à côté de cette technique d’autres modes de sélection plus traditionnels, plus simples et surtout moins dangereux à terme, comme la recherche de variétés naturelles intéressantes existant dans la nature, tout en conservant les populations sauvages "sources" dans la nature. De telles variétés issues des populations sauvages restent fertiles et l’utilisateur n’est pas tenu de les acheter à nouveau chaque année ce qui est parfois impossible – ou ruineux - pour un agriculteur traditionnel. Une recherche également plus simple est celle d’organismes polyploïdes destinés aux cultures, dont on favorise l’apparition (il peut s’agir de certains fruits consommés et commercialisés comme des fraises ou encore d’animaux comme  des huîtres, qui seront plus gros donc plus intéressants que les variétés normales diploïdes, si leur fertilité est conservée…). Tout ceci vise en fait à une plus grande rentabilité financière, officiellement au profit des éleveurs ou des cultivateurs, mais souvent aussi au profit des vendeurs de semences modifiées ou des vendeurs d’insecticides et d’herbicides auxquels résistera seule une variété d’OGM, vendeurs qui sont souvent les mêmes. Et sans parler des effets « collatéraux » parfois catastrophiques (comme le remplacement de cultures vivrières traditionnelles par des cultures industrielles d’OGM) qu’on a observé dans plusieurs pays d’Amérique et qu’on passe généralement sous silence, mais qui font parfois l’actualité lorsqu’il arrive qu’ils soient connus du public ou des media. Quoi qu’il en soit, dans ces deux secteurs, certains voudront voir d’abord une augmentation de la biodiversité intra-spécifique des espèces concernées auxquelles on vient ajouter les OGM ou de nouvelles variétés, quand d’autres verront un risque considérable de réduction de la Biodiversité avec le remplacement des variétés sauvages ou déjà sélectionnées mais encore génétiquement polymorphes par les seules variétés modifiées et commercialisée. La question est donc complexe et les recherches de même que les débats ne sont pas près de prendre fin.

On définit aussi des variétés différentes qu’on nomme des souches chez certaines espèces de Bactéries, qui ne se distinguent absolument pas au microscope, et qui ne diffèrent que par quelques gènes et par un ou quelques traits métaboliques… Mais lorsque leur pathogénicité diffère notablement, l’Homme aurait parfois tendance à en faire des catégories bien différentes qu’il qualifierait volontiers d’espèces alors que rien ne l’y autorise vraiment. Toutefois comme signalé plus haut, l’application du concept d’espèce, dans le règne des Archées et des Bactéries ne va pas sans poser des problèmes spécifiques. L’importance surprenante des transferts génétiques horizontaux chez les micro-organismes (parfois entre des espèces rangées traditionnellement dans des genres différents…), justifie le nombre d’études actuelles de cette variabilité bactérienne et plus généralement microbienne au sens le plus large, pour y inclure les virus dont ceux du SIDA ou de certaines formes de Grippe ne sont que les plus connus du public.

Le champ des recherches sur les catégories taxonomiques intra-spécifique est donc très vaste et ces recherches possibles diffèrent beaucoup par leur objet et leur finalité de même que par les méthodologies à mettre en oeuvre. Ces recherches sont souvent importantes pour l’économie et pour la santé de l’Homme. Cependant on remarquera que, la plupart du temps, elles portent sur des espèces déjà connues, même lorsqu’elles concernent des petits insectes considérés comme des vecteurs de maladies microbiennes ou parasitaires. Elles se situent donc nécessairement à l’aval des travaux antérieurs qui ont permis de découvrir et de décrire les espèces dont beaucoup sont encore inconnues, au point que ce sont ces espèces inconnues qui sont aujourd’hui les plus nombreuses. Le généticien, le parasitologiste, le virologue, et même le zootechnicien qui va développer une pisciculture ou un élevage, ne peuvent travailler qu’après que des zoologistes, des botanistes ou des microbiologistes se sont préalablement consacrés à l’observation et à la description de la diversité des espèces qui existent dans la nature.

 

5. La diversité du vivant aux échelles supra-spécifiques

     Les biocénoses, qui regroupent comme il a été dit toutes les populations qui vivent dans un même écosystème, sont évidemment innombrables et toutes différentes les unes des autres, d’un endroit à un autre. Très souvent elles diffèrent par le nombre des diverses populations qu’elles renferment, donc par leur Richesse Spécifique, mais elles diffèrent aussi par la nature de ces espèces et enfin par l’importance relative (en termes d’effectifs) de chacune des populations. Chaque écosystème est donc caractérisable par la diversité de sa biocénose. Pour prendre en compte au mieux les différents aspects de cette diversité, et afin de pouvoir comparer aisément deux écosystèmes distincts ou deux états successifs d’un même écosystème, on considérera généralement sa Diversité spécifique et on utilisera pour mesurer cette diversité un Indice de Diversité choisi parmi ceux dont les formules devenues classiques figurent dans les manuels d’écologie, les indices de Shannon n’étant que les plus connus parmi d’autres.

Enfin certaines propriétés importantes d’un écosystème peuvent résulter du rôle particulier, et de l’importance dans la cohérence de l’ensemble de la biocénose, d’une espèce particulière ou d’une autre. Toutes les espèces d’un même groupe taxonomique ou d’une même biocénose n’ont évidemment pas la même importance et l’on parlera alors de la diversité fonctionnelle de l’écosystème ou parfois d’espèces clefs pour désigner certaines espèces plus importantes que d’autres, même si elles sont parfois représentées par un très petit nombre d’individus. Ce sera par exemple le cas de quelques arbres d’une certaine espèce qui, dispersés dans une forêt constituée d’essences différentes, suffisent pour rendre possible la présence de toute une série d’Insectes et d’autres taxons, notamment phytophages mais pas seulement, inféodés à cet arbre particulier, et absentes d’une forêt où cet arbre ne serait pas représenté.

À l’intérieur d’une biocénose, on pourra aussi très souvent dénombrer non seulement les populations (mono-spécifiques par définition), mais aussi des ensembles de populations, de taille intermédiaire tels que les communautés. Chaque communauté réunit une certaine catégorie d’espèces qui partagent une fonction écologique importante à l’échelle de l’ensemble ; parfois on réunit aussi dans une communauté, notamment pour délimiter une étude, un ensemble de taxons qui ont en commun d’appartenir à un même groupe taxonomique. Ce sont par exemple « les phytophages » qui réunissent surtout des Insectes et autres Arthropodes mais aussi parfois des Vertébrés herbivores ; ce sont encore « les décomposeurs » de la faune humicole et édaphique qui participent activement au recyclage de la matière végétale dans le sol; ce peut être l’ensemble des « petits Arthropodes carnivores », consommateurs secondaires ou tertiaires si on y ajoute les Oiseaux insectivores… ou encore les végétaux chlorophylliens qui sont les « producteurs », les micro-organismes bactériens et mycéliens qui participent également à la minéralisation de la matière organique, donc à la fertilité d’un sol, etc… etc… Mais on parle aussi de la communauté des Oiseaux, ou de celle des Mammifères caractérisant certains écosystèmes, ou encore des « Insectes pollinisateurs » et dans ce cas la communauté est caractérisée à la fois par sa fonction et par son appartenance taxonomique…). On reconnaîtra parfois des guildes, ensembles de taxons rassemblés spécialement en certaines parties de l’écosystème pour une raison ou une autre et appartenant souvent à un même groupe taxonomique, comme « les Insectes coprophages » localisés là où ils trouvent à la fois l’abri et leur nourriture de prédilection… Et tous ces divers groupes d’espèces participent à la diversité et au fonctionnement de la biocénose à laquelle ils appartiennent; celle-ci ne se limite donc pas à la somme des populations comptabilisées séparément et considérées à égalité… C’est même tout le contraire et c’est tout un aspect de l’Écologie fonctionnelle qui étudie ces différentes composantes des biocénoses et qui cherche à connaître leurs rôles, leur vulnérabilité et l’importance qu’il faut en conséquence accorder à certaines espèces en vue de la conservation de tout l’écosystème. La description d’un écosystème et la compréhension de son fonctionnement, indispensables pour savoir si des mesures de protection particulières s’imposent et le cas échéant pour choisir les mesures appropriées, nécessite donc que l’on prenne en compte aussi ces entités fonctionnelles qui constituent la biocénose

La biocénose montre enfin une variabilité temporelle puisque, avec les mêmes composantes (avec les mêmes espèces ou sans grandes différences dans sa composition spécifique), elle peut être très différente d’une année à l’autre ou selon les saisons, en fonction des données climatiques qui peuvent varier, ou parfois de l’impact de pollutions d’origine anthropique. Tous ces changements qui entraînent des variations de l’Indice de diversité, encore plus sensible que les celle de la simple Richesse spécifique,d’un écosystème représentent donc aussi une forme de variabilité de la Biodiversité

Il est important de souligner immédiatement ce qui pourrait sembler une évidence : pour calculer un Indice de diversité, il est évidemment indispensable de savoir d’abord identifier, ou au minimum minimorum reconnaître et distinguer, les différentes espèces présentes dans l’écosystème afin de pouvoir les comptabiliser, avant de dénombrer les individus appartenant à chaque espèce d’un prélèvement représentatif. Pourtant il existe une tendance très dangereuse qui consiste parfois, en Europe mais pas seulement, à ne considérer dans une étude écologique que des groupes taxonomiques distingués à un niveau supérieur à l’espèce (le genre, ou la famille…). Cette pratique qui suppose – sans que cela ne soit démontrable évidemment - que deux ou trois espèces proches d’un même genre ou d’une même famille que l’on ne distinguera pas, auraient la même signification ou seraient équivalentes, est très dangereuse, comme nous allons le voir ; elle mérite dans un grand nombre de cas d’être qualifiée d’illusoire ou de « non scientifique ». La tendance existe cependant, tantôt parce qu’elle offre une solution de facilité, tantôt lorsqu’elle résulte d’une paresse coupable du responsable d’un programme de recherche, ou plus grave, qu’elle relève d’un manque de compétence… Il peut arriver toutefois qu’un jeune chercheur qui n’a pas la possibilité d’entrer en relation avec des taxonomistes susceptibles de l’aider, soit confronté à l’obligation de présenter rapidement les résultats d’une investigation écologique à une date précise, mais dans un cas semblable, la responsabilité est plus que partagée… entre l’encadrant qui dirige l’étudiant et ce dernier qui a accepté ce type de travail parce qu’il n’avait pas la possibilité de faire autrement…

Un étudiant qui entreprend une recherche en vue d’un doctorat ne peut évidemment pas acquérir toutes les compétence nécessaires sur la systématique de tous les groupes d’animaux, voire de végétaux qu’il va rencontrer au cours de son étude – il en est de même pour les enseignants ou les chercheurs professionnels, quels que soient leur expérience et leur domaine (si on excepte la reconnaissance des Plantes supérieures et celle des Vertébrés terrestres) – et qui est cependant nécessaire pour identifier à l’espèce de nombreux organismes rencontrés dans une région d’étude. La seule solution est d’accepter une certaine spécialisation et donc un partage du travail de taxonomie auquel chacun doit apporter une contribution en mettant ses compétences au service de ses collègues sur le domaine particulier qu’il a choisi et qu’il connaîtra rapidement mieux que d’autres. C’est seulement à cette condition que la connaissance de la biodiversité régionale peut progresser et qu’il devient légitime de s’adresser, pour  l’identification de taxons appartenant à des groupes que l’on connaît peu, à celui qui s’y est spécialement intéressé, dans son Université, dans son pays (ou ailleurs dans le monde où un taxonomiste spécialiste du groupe considéré peut se trouver).

Parfois, et c’est bien plus grave on observe cette approximation, qui consiste à se contenter de déterminations au niveau de groupes supra-spécifiques, chez certains scientifiques professionnels, mais plus souvent des ingénieurs que des chercheurs universitaires d’ailleurs. Certains croient en effet qu’on pourrait se passer dans une étude écologique des déterminations taxonomiques précises, allant jusqu’au niveau des espèces, et qu’on pourrait, notamment en raison du « rapport qualité prix », se contenter de considérer la présence de « groupes taxonomiques » plus faciles à reconnaître.

Des exemples de ces pratiques abondent dans la littérature et dans les rapports d’étude. Pour en montrer les dangers, je rapporterai ici un exemple assez démonstratif à mon sens, que j’ai rencontré en étudiant la biodiversité d’une nappe phréatique  peu profonde, caractérisée par un gradient croissant, de la pollution chimique de l’eau, depuis l’amont vers l’aval hydraulique: dans la partie amont de la zone d’étude, la faune aquatique souterraine vivant dans l’eau de la nappe renfermait (entre autres espèces appartenant à divers groupes taxonomiques) deux espèces distinctes bien que de même taille, et très ressemblantes à première vue, d’un tout petit Crustacé Amphipode ; les deux espèces appartenant au même genre Metacrangonyx cohabitaient vers l’amont de la nappe, là où l’eau souterraine était d’assez bonne qualité; mais un plus vers l’aval où l’eau était moins bonne, l’une des deux espèces, la plus sensible et la plus fragile des deux, se raréfiait puis disparaissait complètement  et seule la seconde espèce, plus résistante, subsistait; encore plus loin vers l’aval, là où il se trouve que la pollution était encore plus élevée, la seconde espèce se raréfie et disparaît à son tour, de sorte qu’au delà d’une certaine limite, c’est le genre lui-même qui est totalement absent. Il est clair que dans un tel cas si on sait identifier et différencier les deux espèces de ce genre de Crustacé on pourra observer un gradient décroissant de la biodiversité en allant de l’amont vers l’aval de la nappe, qui révèle à lui seul - avant même qu’on procède à de coûteuses analyses physico-chimiques de l’eau - un gradient de détérioration de la qualité de l’eau de cette même nappe. Il s’agit donc d’un phénomène écologique important - le gradient - qui échapperait à l’écologiste pressé qui se serait contenté d’une détermination au niveau du genre et qui n’observerait en conséquence que deux régions seulement, une où le genre est présent et une autre où le genre est absent, mais aucun gradient. Certes l’absence d’un taxon peut être due à des quantités de causes différentes, et presque toutes les populations, de même que la plupart des espèces ont des aires de répartitions délimitées… mais un gradient décroissant de biodiversité d’une biocénose indique généralement une dégradation progressive de l’habitat, ou d’une de ses caractéristiques importante, en l’occurrence la qualité de l’eau de la nappe qui, dans l’exemple précédent, était de plus en plus affectée par des infiltrations d’eaux d’égouts répandues en surface dans des séguias, à des fins d’irrigation des cultures. Connaître ce gradient de pollution de la nappe, afin de limiter l’usage (souvent domestique et alimentaire) de l’eau des différents puits n’est évidemment pas sans importance.

Quant aux diverses biocénoses qui sont extrêmement nombreuses, puisqu’elles sont presque partout à la surface du globe, sur les continents comme dans les milieux océaniques, elles ne sont pas localisées au hasard, mais elles forment au contraire de vastes ensembles présentant certaines caractéristiques communes, comme les grands biomes, bien connus des biogéographes et plus particulièrement des botanistes, et qui correspondent souvent à de grandes régions bioclimatiques. La forêt dense équatoriale, la savane, la steppe, le désert souvent aride, sont des entités bien connues en Afrique, elles font référence à la fois à l’aspect général de la végétation qui dépend bien évidemment et avant tout du climat, mais aussi aux populations animales différentes qui caractérisent également chacune de ces formations. Il ne serait évidemment pas pensable de chercher à décrire et à étudier la Biodiversité de l’Afrique sans prendre en considération ces grands ensembles, alors qu’en Europe occidentale, par exemple, on ne retrouverait pas ces mêmes biomes, de même qu’on ne les retrouverait pas tous en Amérique du Sud ou en Asie orientale, ce qui rendrait bien difficile l’étude comparative de la biodiversité de ces différentes régions du monde si on la considérait ce niveau, à supposer qu’on considère comme intéressante une étude à une telle échelle. Se pencher sur l’étude de ces biomes relèverait-il de préoccupations théoriques ou seulement académiques ?

Il convient de ne pas oublier que dans une période où l’on parle beaucoup de changements climatiques, une des manifestations possibles de ces changements à long terme et peut-être à moyen terme, est probablement une modification des limites entre ces biomes. Chacun a depuis longtemps entendu parler de « l’avancée du désert » et des tentatives qui ont parfois été mises en œuvre par l’Homme pour la ralentir. Certes un changement écologique d’une telle ampleur peut résulter, localement au moins, de causes multiples qui se combinent mais l’Homme peut n’y être pas totalement étranger (voir les conséquences de déboisements excessifs et non contrôlés dans plusieurs pays tropicaux, ou de l’assèchement de certaines régions parfois aggravé considérablement par des pompages importants dans les nappes phréatiques liés à un gaspillage de l’eau souterraine, en grande partie rejetée dans l’atmosphère, allusion aussi à des grands travaux dont les impacts n’ont pas été sérieusement envisagés à l’avance comme dans le cas de la construction des « grands barrages » etc…). Cependant l’observation précise des changements observables dans les zones de transition entre les biomes, comme entre des formations végétales caractérisées, peut être une source d’informations objectives sur les changements en cours, parfois plus fiables que tels ou tels événements météorologiques qui ont toujours une composante exceptionnelle. Il convient en effet de ne pas confondre la météorologie et la climatologie comme parfois dans certains media... Les écologistes, et particulièrement les botanistes, ont là matière à travaux intéressants, surtout s’ils disposent de « points zéro » c’est-à-dire de données antérieures datées et relativement complètes sur la composition et la structure des écosystèmes étudiés. Dans le cas contraire, lorsque ces données n’ont pas été systématiquement collationnées et archivées dans le passé ou lorsqu’elles font totalement défaut s’il n’y a pas eu d’études antérieures, il est urgent de « photographier » en les décrivant scientifiquement dans leur état actuel, ces zones de transition, d’établir un point zéro actuel, afin de connaître leur biodiversité globale et les limites des espèces ou des formations végétales. Pour cela il faut bien sûr savoir reconnaître les espèces des divers groupes présents dans une région, et pas seulement les animaux Vertébrés et les Phanérogames (les micro-arthropodes et l’ensemble de la faune du sol renferment une quantité et une diversité d’espèces considérablement plus grande que celle des organismes de grandes taille qui vivent à la surface). Un exemple parmi d’autres montre l’importance des espèces appartenant à des groupes trop souvent méconnus et longtemps négligés : à Paris ce sont les écologistes spécialistes de la systématique des Lichens qui ont les premiers attiré l’attention sur les conséquences pour les organismes vivants de la pollution atmosphérique; or reconnaître toutes les espèces de Lichens qui se développent sur le tronc des arbres, sur le sol ou sur les pierres de construction n’est pas toujours facile surtout pour un non spécialiste; pourtant ce signal d’alarme a été tiré bien avant que les médecins ne s’inquiètent de la fréquence des bronchiolites chez les enfants et évidemment bien longtemps avant que les autorités n’envisagent les premières mesures, bien timides, visant à limiter une pollution atmosphérique due pour la plus grande part aux rejets des automobiles. Seule la connaissance de la diversité des espèces qui existent dans une région donnée permet, le cas échéant, de constater que certaines de ces espèces ont disparu puis de s’interroger sur les causes et enfin de rechercher des remèdes; et les Lichens ne sont pas des exceptions car de nombreuses espèces indicatrices existent aussi dans le règne animal, chez les Insectes et plus généralement dans divers groupes d’organismes de petite taille, comme ceux de la faune du sol ou ceux des eaux, souterraines ou de surface.

Certaines conséquences des modifications récentes du climat ont été observées en Europe, par exemple des modifications de la date de maturation de certaines espèces végétales, comme la Vigne ainsi que des arbres fruitiers. On y a observé aussi une remontée de la limite nord des possibilités de culture de certaines plantes méditerranéennes et bien sûr de diverses espèces spontanées, ou de remontée en altitude de certaines espèces montagnardes. Il est probable que des observations de même nature (comme un changement de la période de maturation des dattes, ou encore la limite de développement de certaines steppes) pourraient être faites dans de nombreuses autres régions du monde. Il s’agit donc bien d’étudier ici la biodiversité à une échelle supra-spécifique, même si certaines espèces indicatrices particulières sont utilisées.

On peut enfin considérer maintenant la diversité globale du monde vivant à l’échelle de la biosphère. L’histoire de la terre n’est qu’une succession de changements climatiques, et géologiques qui se sont succédés à la surface du globe depuis sa formation, il y a environ 4,6 milliards d’années, et ces changements se poursuivent bien évidemment de nos jours, non sans influencer l’évolution et la diversification des espèces vivantes qui a débuté, elle, avec l’apparition de la vie sur la planète, il y a au moins 3,6 milliards d’années. Il semble bien que la biodiversité globale, celle de la biosphère, après s’être d’abord maintenue avec des changements faibles et que l’on connaît assez peu, et avec une très faible croissance pendant quelque 3 milliards d’années, donc jusqu’au début du Cambrien, a au contraire beaucoup changé par la suite et continue de changer. On peut constater tout d’abord, à partir des données de la Paléontologie, que sur une très longue période, par exemple sur les 600 millions d’années qui se sont écoulées depuis le Cambrien, le nombre des familles différentes que connaissent les paléontologistes donc la Biodiversité montre globalement une forte tendance naturelle à augmenter (Raup et Sepkoski, 1982). Les courbes globales de variation du nombre de familles à différentes périodes sont donc croissantes mais marquées toutefois par des périodes de crise qui se traduisent par des diminutions temporaires de la diversité, plus ou moins importantes, qui durent quelques millions d’années et qui sont suivies pendant une période du même ordre par une remontée de la biodiversité. Ces chutes de diversité sont donc relativement rapides, à l’échelle des temps géologiques mais seraient extrêmement lentes, voire insensibles, l’échelle de temps de l’historien qui compte en siècles ou en dizaines d’années pour la période récente. Ces crises, suivies de changements notables du message paléontologique se sont produites à la fin de chaque grande période ou système de la chronologie des géologues, et ce sont précisément ces changements fauniques importants, résultant de changements environnementaux plus rapides ou plus importants que d’autres, qui servent à reconnaître ces transitions dans l’échelle stratigraphique. Toutefois 5 périodes de crise majeure de la Biodiversité, plus importantes que les autres, peuvent s’observer, et sont survenues successivement à la fin de l’Ordovicien (il y a environ 440 Millions d’années), du Dévonien (365 Ma), du Permien (250 Ma), du Trias (180 Ma) et du Crétacé (65 Ma). Et en pourcentage de disparition des groupes, c’est celle du Permien qui est nettement la plus importante, mais on notera que depuis la crise du Permien, la courbe est à nouveau croissante avec une pente comparable à celle des anciens temps anciens du Cambrien et de l’Ordovicien… Quant à la fameuse crise de la fin du Crétacé, elle est plus connue et plus médiatisée que les autres uniquement parce qu’elle est plus proche de nous (entre 70 et 65 millions d’années seulement) donc mieux connue, et que les Dinosaures qui marquent l’imaginaire de l’Homme en ont été entre autres les victimes, mais pas plus en réalité que les Ammonites ou de nombreuses familles de Foraminifères ou de Mollusques beaucoup moins connus du public, mais qui n’en ont pas moins disparu en même temps et en totalité… Ces différentes crises naturelles de la Biodiversité ont donc été d’importance assez variables selon les périodes et surtout selon les groupes (Gould, 2004). Tantôt ce sont de grands groupes taxonomiques entiers qui disparaissent (Les Trilobites, les Ammonites…), tantôt c’est la diversité de ces groupes qui se réduit, mais au total les chutes de diversité sont suivies par des remontées pendant une période souvent un peu plus longue que la chute, mais qui restaure un niveau  de diversité au moins égal au niveau précédent (excepté après la crise de la fin du Permien où il a fallu attendre le Jurassique, quelque 100 millions d’années plus tard pour atteindre à nouveau une diversité comparable à celle qui précédait la crise).

Ces précisions, sur la durée des phases de diminution puis de reconstitution de la biodiversité au cours des 5 crises naturelles de la biodiversité les plus importantes, sont à considérer avec attention pour prendre conscience de l’erreur énorme qui consisterait à croire que la sixième crise de destruction de la biodiversité, celle que nous vivons actuellement, et qui est due principalement aux méfaits de l’Homme, pourrait n’être qu’une crise de plus qui sera surmontée comme le furent les précédentes. En effet depuis longtemps l’Homme a été assez souvent en conflit avec la nature et responsable de la disparition d’un certain nombre d’espèces vivantes, mais cet impact négatif sur le monde vivant est de plus en plus important depuis les derniers siècles, et plus que jamais depuis le vingtième siècle, principalement pour des raisons démographiques et surtout depuis les cinquante dernières années, principalement en raison du mode de développement économique destructeur des «pays les plus avancés» de l’hémisphère nord qui entraîne des changements et des pollutions trop souvent irréversibles.  Croire que cette sixième crise, actuelle, pourrait n’être qu’une crise de plus, comme le suggère son appellation de sixième crise, qui pourrait être suivie d’un retour naturel à l’équilibre antérieur comme lors des crises précédentes serait certainement une grave erreur car l’évolution de la biosphère précisément est de moins en moins naturelle... En réalité l’importance et surtout la vitesse de destruction et de disparition des espèces provoquée par l’Homme contemporain ou plutôt par le mode de vie des hommes des pays « développés » sont sans précédent, même si dans de nombreux pays du Sud, en Amérique mais plus encore en Afrique et en Asie de nombreuses populations continuent de vivre de manière plus traditionnelle caractérisée par un moindre impact sur la nature. La sixième crise n’est pas de même nature que les précédentes ; elle ne trouvera aucune solution et ne cessera pas de s’aggraver tant que le type de développement économique particulièrement destructeur, mis en œuvre par de nombreux pays « riches » ne sera pas fondamentalement repensé et modifié de façon importante, et tant que, sous l’influence de certains économistes, on continuera à confondre développement et croissance, enfin tant qu’on ne reconnaîtra pas qu’une croissance démographique et une croissance de la consommation individuelle continues, dans un monde fini aux ressources limitées, est tout simplement impossible sur le long terme, du fait de l’épuisement des ressources non renouvelables qui existent en quantité limitée et d’autre part de l’existence de limites indépassables de la production des ressources renouvelables. Lorsqu’un gisement de pétrole ou l’eau d’une nappe fossile sont épuisés dans une région aride ou semi-aride, les Hommes sédentaires, de même qu’une partie des animaux, auront le choix entre disparaître avec nombre d’autres espèces ou migrer vers d’autres territoires… (mais lesquels ?) où la vie sera encore possible, mais pendant combien de temps si, ignorant toujours les lois de l’écologie l’homme continue à consommer ses ressources vitales plus vite qu’elles ne peuvent se renouveler, et continue à faire disparaître des sources potentielles d’aliments comme les ressources halieutiques sur lesquelles tant d’espoirs reposaient il y a quelques dizaines d’années seulement? Voilà quelques unes des questions auxquelles on arrive nécessairement dès que l’on a, même partielle, une connaissance de la globalité du monde vivant et de son fonctionnement que les écologistes connaissent maintenant assez bien, au moins dans ses grandes lignes.

La situation des biomes est certes variable selon les régions du monde mais on en est encore à feindre d’ignorer la cause de la mort des Belugas qui actuellement viennent s’échouer massivement sur les rives du Fleuve Saint Laurent au Canada, alors que le Canada est un pays plus sensibilisé que beaucoup d’autres à l’utilité et à l’importance vitale de la Biodiversité. C’est dire que l’état actuel de la Biodiversité et de son évolution présente est plus que préoccupant et qu’il est absolument indispensable, ne serait-ce que pour avoir connaissance des disparitions d’espèces, d’étudier plus qu’on ne le fait actuellement la diversité spécifique des divers écosystèmes, ce qui implique de recenser les espèces présentes et de décrire et nommer celles qui sont nouvelles, particulièrement dans les grands réservoirs de diversité que sont les sols et les eaux souterraines partout dans le monde, ainsi que certains écosystèmes particulièrement riches comme la plupart des forêts tropicales. Cela revient à privilégier plus qu’on ne le fait aujourd’hui les recherches sur la Biodiversité au niveau spécifique, donc la systématique et la taxonomie, en même temps que l’écologie fonctionnelle.

 

6. Pour conclure sur les divers niveaux d’approche de la Biodiversité

    Il n’est évidemment pas inintéressant d’étudier, au sein d’une population, ou de plusieurs populations les catégories de rang inférieur, et d’aborder ainsi la Biodiversité intra-spécifique (ou infra-spécifique). De très nombreuses études extrêmement pertinentes au plan scientifique et utiles par leurs applications possibles, sont menées à ce niveau par de nombreux laboratoires de biologie répartis un peu partout dans le monde et cela est très bien. Elles permettent notamment de saisir certains aspects de l’évolution biologique en cours, elles permettent aussi de déceler les conséquences biologiques de modifications environnementales, climatiques ou chimiques (pollutions), ou de la modification des habitats par l’Homme (fragmentation, réductions ou perturbations diverses) sur certaines espèces. Enfin, il ne saurait être question de minimiser l’importance des recherches appliquées, que leur finalité soit agronomique ou médicale, au contraire il est clair que cette recherche appliquée est importante et doit être favorisée chaque fois que c’est possible; c’est d’ailleurs un des rôles essentiels des Instituts de recherche agronomique, des Instituts Pasteur ou des Centres de recherche médicale. Cependant on observera que même dans ces recherches appliquées, il faut nécessairement partir de la connaissance des espèces animales ou végétales que l’on connaît déjà ou que l’on découvre, ou qui sont encore à découvrir, et bien souvent dans d’autres régions du monde, par exemple dans certains pays tropicaux, afin de pouvoir choisir parmi toutes ces espèces, celles qui apporteront les meilleures réponses aux problèmes ou aux questions que l’Homme se pose un peu partout dans le Monde.. cela suppose donc que l’on s’efforce de développer d’abord la connaissance de ces diverses espèces qui existent aujourd’hui, et cela dans tous les groupes taxonomiques des différents règnes.

Par ailleurs, les équipes de scientifiques qui ont la responsabilité des projets de conservation et de surveillance de certains écosystèmes ou de zones protégées plus vastes, et qui travaillent donc à la conservation de la Biodiversité à une échelle supra-spécifique se doivent en premier lieu de « faire le point zéro » de leur terrain d’étude, qui consiste d’abord à réaliser un inventaire aussi exhaustif que possible des espèces présentes dans  les biocénoses de la région. Un inventaire absolument complet est probablement irréalisable, en raison du très grand nombre de taxons de très petite taille, aussi bien aquatiques que terrestres, dont la capture, l’observation et plus encore l’identification est l’affaire de trop rares spécialistes qui n’existent évidemment pas partout. Cependant cet effort de recherche et d’identification des espèces est indispensable, même en direction des micro-arthropodes des sols ou des nappes phréatiques dont les variations peuvent être révélatrices des premiers stades de changements dont l’importance va bien au delà de ces seules espèces. Un des premiers descripteurs d’une biocénose reste sa Richesse spécifique. Par conséquent s’intéresser sérieusement à la diversité des écosystèmes, voire des paysages commence par ce travail encore très incomplet de recensement et de descriptions des espèces présentes dans la zone d’étude.

Quelle que soit donc la perspective d’une recherche, dès que l’on s’intéresse à ce qui existe dans une région déterminée, dès qu’on envisage une étude biologique ou écologique ayant un tant soit peu un caractère régional ou national, il apparaît qu’il est fondamental et prioritaire d’étudier d’abord la Biodiversité à l’échelle des espèces, ce qui revient presque toujours à rechercher, à identifier et souvent à décrire les espèces nouvelles présentes dans les divers habitats de la région. Ce sont des études qui se rattachant à ce qu’on appelle parfois la taxonomie ou la systématique alpha qui doivent être envisagées et privilégiées, plutôt que des études de biologie des organismes ou de processus écologiques particuliers qui ont plus ou moins été déjà réalisées ailleurs ou qui pourraient l’être dans certaines unités de recherche bénéficiant d’infrastructures adaptées. Ceci est général, mais particulièrement vrai, sur tous les continents dans les pays du Sud, y compris ceux du Maghreb et du Machreq, et cela devrait faire partie, prioritairement, des Programmes de recherches et des thèmes proposés pour la réalisations des thèses de doctorat dans les Facultés des Sciences ou les FST de tous ces pays du Sud. L’exemple, le bon exemple, pourrait très bien venir du Sud.

 

7. La Diversité des espèces aujourd’hui, ce qu’on en connaît et ce qui reste à connaître

 

On s’accorde généralement pour estimer que l’on connaît aujourd’hui approximativement 1,75 millions d’espèces vivantes au total, dont la moitié soit plus de 750 000 sont des Insectes ! Les autres animaux connus ne sont qu’à peine 300 000, avec environ 18 000 Poissons et 4 000 Mammifères seulement, mais plus de 30 000 Protozoaires… Quant aux végétaux, on connaît à peine 250 000 plantes supérieures, environ 27 000 Algues et 69 000 Champignons etc…. Pour finir on remarquera qu’environ la moitié des espèces vivantes que l’on connaît sont des Arthropodes (environ 850 000). Découvrir que ces chiffres sont impressionnants est une chose, mais il faut savoir qu’on admet, selon les spécialistes qui se sont penchés sérieusement sur la question, que nous connaissons au grand maximum le dixième des espèces qui existent sur la planète ; que beaucoup estiment qu’on en connaît peut-être seulement le centième et qu’il est donc raisonnable de penser que la vérité se situe très probablement entre ces deux chiffres… et cela est autrement important et impressionnant. Plus les organismes sont grands par leur taille individuelle, plus ils ont été repérés par l’Homme depuis longtemps et sont en conséquence déjà connus pour l’essentiel (c’est le cas notamment des Animaux Vertébrés et à un moindre degré des Phanérogames, car on découvre encore des arbres nouveaux pour la science dans des forêts tropicales…) et réciproquement plus ils sont petits plus le nombre des espèces à découvrir et à décrire est élevé. Ce sont donc certains groupes d’Insectes mais plus encore l’ensemble des Invertébrés de petite taille, appartenant à divers phylums, et vivant dans les sols et les litières, ainsi que dans les eaux souterraines ou à un moindre degré superficielles, qui représentent la plus grande réserve d’espèces à découvrir. Le champ des découvertes qui attendent les jeunes chercheurs intéressés par la Biodiversité est donc immense, et cela partout sur la Terre, y compris dans des zones souvent moins étudiées telles que les régions arides ou sub-arides.

Bien des espèces de taille réduite, souvent peu connues, ou totalement inconnues, même de nombreux professeurs de Biologie… jouent cependant un rôle écologique considérable, et vital y compris pour notre propre espèce. Il faut avoir vu en Asie des rizières devenues stériles et ne produisant plus de riz parce qu’elles avaient été soumises à des bombardements au napalm - dont la combustion avait tué la microfaune et la microflore du sol sur une grande épaisseur - pour être convaincu de l’importance vitale pour l’Homme de ces petits organismes trop souvent inconnus aujourd’hui encore. (La fertilité du sol de ces rizières n’est revenue que très  progressivement, après la guerre et au fil des années, parce qu’elle avait été préservées dans les régions voisines qui n’avaient pas été napalmées. L’atteinte à la biodiversité due à ces bombardements était localisée géographiquement et non globale, mais qu’adviendrait-il si un appauvrissement semblable de la Biodiversité résultait non pas d’une opération guerrière mais d’un empoisonnement global des écosystèmes par des substances toxiques comme on en répand déjà dans l’atmosphère ou dans les océans ? Une des différences serait à coup sûr que les effets toxiques se manifesteraient de façon très progressive : certaines espèces disparaîtraient en premier puis d’autres un peu moins sensibles ensuite, alors seules les plus résistantes persisteraient encore certain un temps. Nous ne sommes pas hélas dans la science-fiction et pour s’en convaincre, il suffit d’étudier cette diversité cachée dans les sols et dans les eaux. Une autre différence serait le caractère global et définitif de la disparitions des espèces par empoisonnement, car il convient de distinguer les fluctuations locales de la biodiversité dues à une catastrophe régionale, comme une éruption volcanique ou à un moindre degré un bombardement aérien, sur un territoire qui pourra se repeupler grâce aux migrations des espèces situées hors de la zone affectée, et une catastrophe globale instaurant, à l’échelle d’un biome terrestre ou à celle de l’océan mondial, des conditions environnementales incompatibles avec la survie des espèces ou d’un grand nombre d’espèces).

Force est donc de constater que l’on connaît très peu des espèces qui vivent encore sur notre planète et il est donc urgent de développer les recherches en taxonomie visant à connaître ces espèces, qui restent pour le plus grand nombre à découvrir.

Avec les Crustacés et autres petits organismes aquatiques du plancton dulcicole ou marin, avec l’ensemble de la faune édaphique terrestre, notamment les Insectes, Arachnides, Myriapodes ou Nématodes du sol, pour ne citer que les taxons les plus connus, on arrive à des groupes dont le plus grand nombre d’espèces, encore inconnu, reste à récolter, observer, reconnaître comme nouvelles pour la science, puis à nommer et décrire… Le rôle de ces organismes qui, en raison de leur petite taille, n’ont pas encore retenu l’attention des Hommes et sont le plus souvent inconnus même des scientifiques, est souvent considérable et justifie une recherché souvent fondamentale avant d’être appliquée, orientée vers la diversité des espèces, vers ce que certains nomment la diversité alpha ou la taxonomie ou encore la systématique, comme indiqué plus haut.

Même si le point de départ est une préoccupation agronomique, en rapport avec la fertilité des sols et la productivité des cultures d’espèces végétales utiles, on s’aperçoit souvent que celles-ci ne peuvent se développer qu’en association avec certains micro-organismes. En parasitologie, animale ou végétale, on est très souvent placé devant la nécessité d’une recherche préalable qui se situe au niveau de la diversité des espèces vivantes dont nous ne connaissons qu’une très petite partie.

Nous avons évoqué la recherché agronomique mais il en va de même d’une partie de la recherché biomédicale, et c’est trop souvent la “chasse aux molécules biologiquement actives” (utiles à l’Homme ou aux fabricants de médicaments et, il faut le déplorer, laissant espérer des brevets que certains voudraient déposer sur l’utilisation de certaines espèces végétales…), qui est aujourd’hui trop souvent à l’origine de nombreuses recherches d’ethnobotaniques et plus généralement des recherches de taxonomie végétale. Est-il besoin de rappeler que les espèces végétales sauvages, et souvent endémiques d’une région, font partie du patrimoine régional et national du pays où on les rencontre, c’est-à-dire qu’elle appartiennent d’abord aux citoyens de ces pays (qui se doivent de les étudier et les connaître) et que le danger serait que des règles internationales reconnaissent le droit à des sociétés privées de déposer des brevets sur ces espèces et se réservent ainsi l’exclusivité des bénéfices qui peuvent en être tirés ?

Quelle que soit la finalité de très nombreuses recherches biologiques actuelles, y compris des recherches en génétique des populations, en génétique du développement ou plus généralement en biologie moléculaire, on revient dans la plupart des cas à la nécessité d’assurer d’abord les bases de nos connaissance trop insuffisantes sur la diversité des espèces, sur cette Richesse spécifique encore grandement inconnue. Le choix judicieux, par exemple d’un modèle biologique bien adapté à tel ou el type de recherche suppose que l’on connaisse beaucoup plus qu’aujourd’hui la diversité des espèces qui existent parmi lesquelles pourrait se trouver le modèle le plus approprié aux recherches projetées. Rappelons qu’au cours de l’Histoire de la Biologie, les espèces “modèles” qui ont permis des progrès considérables ont été, pour ne citer que les plus connues une petite Souris mutante de Mus musculus, une petite Mouche du genre Drosophila, une Bactérie du genre Escherichia, et plus récemment une petiteBrassicacée du genre Arabidopsis … et qu’à chaque fois il fut extrêmement important de s’assurer préalablement de l’identité spécifique des modèles utilisés et des espèces voisines du même genre. On pourrait rappeler également que des expérimentations fécondes (sur la physiologie de la fibre nerveuse en général ou  sur l’endocrinologie des Arthropodes) ont été possibles grâce aux expérimentations réalisées sur tel Mollusque Céphalopode ou sur tel Insecte… Et en Physiologie animale précisément il est arrivé que des résultats nouveaux aient été mis en avant pour contester d’autres résultats publiés antérieurement et que des controverses stériles ont pu survenir entre équipes de recherches, simplement parce que, sans le savoir, en raison de leur ignorance de la systématique alpha, les deux équipes avaient utilisé un modèle différent au niveau de l’espèce ou parfois des variétés génétiquement distinctes…

Dans tous les domaines qui permettent les progrès de la recherche en biologie, la connaissance préalable de la diversité des espèces qui existent sur la planète, et qui sont encore pour une grande part inconnues est donc d’une importance fondamentale et trop souvent négligée. C’est à Louis Pasteur qu’on attribue souvent l’affirmation selon laquelle Il n’existe pas dans la science d’un côté une recherche fondamentale et d’un autre une recherche appliquée, mais il existe seulement une recherche scientifique et ensuite des applications possibles des nombreux résultats de cette recherche. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne la recherche visant à la connaissance des espèces, végétales et plus encore des espèces  animales de petite taille et qui sont encore largement inconnues, et qui sont de loin, les plus nombreuses. Et ceci est très certainement vrai dans tous les types d’écosystèmes y compris dans les zones arides ou semi-arides qui ont organisé le récent SIBFA-2009.

On peut parler en effet dans chaque région du monde, dans chaque pays, dans chaque établissement de recherche (agronomique ou biologique) ou dans chaque université (où on fait de l’enseignement supérieur et de la recherche en Sciences de la Vie) de l’importance qu’il y aurait à développer parmi ses thèmes de recherche, ce qui concerne d’abord la connaissance de la diversité alpha, et à mieux connaître le patrimoine naturel de chaque région, en commençant par les espèces qui peuvent s’y rencontrer. Rechercher dans tous les types d’habitat les espèces qui s’y trouvent conduirait à coup sûr à la découverte de nombreuses espèces nouvelles pour la science, surtout dans les milieux caractérisés par un endémisme élevé, donc à une connaissance plus grande du patrimoine national, précisément en raison de cet endémisme des espèces dans nombre d’habitats. Cette recherche devrait avant tout être faite par les chercheurs du pays ou par des équipes mixtes comportant des chercheurs nationaux plutôt que par des missions ou des chercheurs isolés venus de l’étranger, faire seuls des récolte de faune et de données scientifiques, comme cela s’est produit trop souvent en Afrique et dans les pays du Sud en général. Chacun doit pouvoir s’attacher s’il le souhaite à la découverte de son propre patrimoine biologique, et se méfier de certaines propositions dangereuses qu’il convient de savoir reconnaître et combattre. Un exemple : une demande en provenance de pays anglo-saxons tendant à exiger l’introduction d’un « barcoding » dans toute description d’une espèce nouvelle qui, pour être valide, devrait nécessairement comporter la séquence nucléotidique d’un gène mitochondrial codant par exemple une Cytochrome oxydase… Si de telles propositions qu’on a vu présenter il y a plus de dix ans déjà par des chercheurs venus de pays avancés et relativement plus riches que les autres… étaient acceptées par la communauté scientifique, donc par les journaux scientifiques qui suivraient immanquablement, cela signifierait que seuls les chercheurs appartenant à des laboratoires riches, collaborant avec des équipes de Biologie moléculaire équipées de séquenceurs, pourraient publier la description de nouvelles espèces, qu’elles proviennent ou non de leur propre pays… La systématique deviendrait ainsi comme trop d’autres choses une chasse gardée de certains pays. Cette exigence a déjà été acceptée par certains journaux ; elle doit être combattue activement…

Au contraire il importe que chaque pays participe activement à la connaissance de sa propre Biodiversité, et que l’étude de la Diversité des espèces dont l’importance est fondamentale devienne un thème plus souvent privilégié dans l’établissement des programmes de recherche et dans les sujets de thèse proposés aux jeunes, étudiants ou universitaires.. Cela n’interdit d’ailleurs nullement à des collaborations aussi nombreuses que possible avec des chercheurs ou des équipes étrangères qui possèdent déjà une capacité d’expertise sur les multiples groupes taxonomiques qui sont présents dans chaque pays, mais dans le cadre d’une recherche en collaboration. Ceci est particulièrement vrai en Zoologie où dès que l’on aborde les groupes de très petite taille, on trouve très rarement sur place, pour ne pas dire jamais, de systématiciens compétents capables de reconnaître et éventuellement décrire une espèce nouvelle, quelle que soit le groupe taxonomique considéré. La spécialisation des systématiciens fait l’une des difficultés que rencontre tout jeune chercheur à ses débuts, mais les difficultés peuvent se surmonter: Il est bien évident que nul ne peut devenir compétent sur tous les groupes rencontrés, mais tout biologiste disposant d’un matériel d’observation classique (Microscope et Loupe binoculaire)  peut le devenir pour un groupe qu’il aura choisi, s’il veut bien s’en donner la peine, ou pour quelques groupes, en développant non seulement les collaborations verticales (entre équipes du Sud et équipes du Nord) mais aussi et surtout les « coopérations horizontales » entre les établissements d’un même pays ou de deux pays voisins. Si un pays possède un ou une spécialiste des Cladocères ou des Copépodes dulçaquicoles, il est probable que si cette coopération horizontale fonctionne, cette spécialiste aura du travail pendant de nombreuses années et  probablement même pendant sa carrière entière. Elle sera amenée à participer à de nombreux programmes d’hydrobiologie, dans son pays et même dans les pays voisins, et elle rendra des services considérables à quantité de laboratoires ou plutôt d’équipes de son propre pays. En retour elle recevra du matériel intéressant à étudier de nombreuses universités de sa région ou d’ailleurs et elle sera amenée à cosigner de nombreuses publications auxquelles elle aura collaboré. Et ce qui est vrai pour les Cladocères et les Copépodes l’est à des nuances près pour les autres groupes, qu’il s’agisse des Collemboles ou des Acariens Gamasides….

 

8. Des effets inattendus de la mode dans la recherche scientifique.

    Aujourd’hui, un nouveau paradigme est en train de s’imposer. Il concerne la réalité et les conséquences sur l’agriculture et sur les biocénoses des changements climatiques en cours, et la nécessaire adaptation de l’Homme et de nos sociétés, ainsi que celle des écosystèmes à ces changements. Ce nouveau paradigme tend naturellement, à supplanter l’élaboration des stratégies de simple conservation de la Biodiversité qui commençaient à peine a entrer dans la réalité, plus de 15 ans après le « Sommet de la Terre » de Rio.  Plus que jamais pourtant il devient indispensable de développer les inventaires faunistiques et floristiques. En effet si les scientifiques veulent simplement pouvoir déceler et révéler les premiers changements qui se produisent dans le monde vivant de leur région, et alerter suffisamment à l’avance les responsables de l’Agriculture ou de l’Hydraulique, ou même parfois de la Santé publique, voire leurs instances politiques, alors il devient nécessaire, encore plus que par le passé, que  dans les sols et dans les eaux, où se situe une très grande part de la diversité des espèces (et pas seulement au niveau de la végétation terrestre bien visible ou des communautés animales déjà relativement connues) ces mêmes scientifiques développent la connaissance de la diversité des espèces qui existent actuellement et qui sont encore inconnues dans leur grande majorité. Personne ne pourra signaler la disparition des espèces encore inconnues de tous.

En effet si l’importance de beaucoup d’espèces est reconnue parce que ce sont des espèces-sentinelles, ou des espèces responsables de la transmission de maladies à l’Homme, ou encore des espèces bio-indicatrices, qui permettent de localiser les zones les plus affectées, toutes les espèces vivantes participent à l’équilibre des écosystèmes dont elles font partie et leur disparition entraîne très généralement des conséquences déterminantes pour la survie des autres (on peut voir de nombreux exemples concrets, à la fois intéressants et fort utiles pour l’enseignement, dans les deux petits ouvrages sur La Biodiversité à travers des exemples publiés par le CSPNB en 2007 et 2008).

La survie des espèces de grande taille dépend bien souvent de la survie des espèces plus petites qui restent le plus souvent ignorées et dont la disparition risque, pour cette raison de passer inaperçue à ses débuts. En conséquence la réalité des changements qui s’amorcent au niveau du monde vivant, sans être nécessairement déjà visibles des spécialistes de la conservation de la Biodiversité, pourrait le cas échéant apparaître à l’occasion de suivis de la Biodiversité qui prendraient en compte les animaux invertébrés, notamment ceux qui sont peu connus en raison de leur taille petite ou très petite, ainsi que les autres organismes qui vivent soit dans les sols soit dans l’eau. Un exemple : la Communauté Européenne  vient de financer (depuis 2001) un vaste projet intitulé PASCALIS visant à développer les « Protocols for the assessment and Conservation of Aquatic Life in the Subsurface » impliquant une recherche exhaustive, dans 5 pays différents, recherche qui fut menées dans 6 régions par 6 équipes différentes de « stygobiologistes », afin d’avoir précisément une idée de cette « Biodiversité cachée » dont les modifications régionales et temporelles peuvent aider à révéler ou décrire des phénomènes de plus grande ampleur. De nombreuses espèces nouvelles pour la science ont été découvertes et décrites et de nombreuses publications scientifiques en ont résulté. Les toutes dernières, qui présentent les différentes synthèses  de ces résultats viennent seulement de paraître (2009) et font l’objet de tout un fascicule de plus de 300 pages du Journal Freshwater Biology… Il est évident que des projets semblables  - caractérisés par leur caractère international une mise en commun de moyens humains et matériels importants qu’autorise un financement également important d’origine international - seraient aussi nécessaires dans de nombreux autres pays, y compris sur le continent africain et notamment dans les zones arides et semi-arides où les faunes souterraines , aquatiques ou terrestres d’ailleurs, ont le plus souvent été totalement ignorées. Un projet comme PASCALIS n’est pas nécessairement un modèle qui pourrait aisément ou qui devrait être reproduit ailleurs, mais il témoigne bien de l’importance qu’il faut accorder à la connaissance des espèces de petite taille et qui font partie de la Biodiversité cachée.

Par conséquent on peut affirmer que les laboratoires qui ont comme perspective des questions agronomiques, médicales, environnementales et même des problématiques plus fondamentales encore (génétique, biologie moléculaire, physiologie cellulaire etc…), et qui utilisent le vivant au niveau de l’espèce ou des catégories inférieures à l’espèce, doivent disposer des compétences de systématiciens connaissant bien les groupes auxquels appartiennent les modèles biologiques utilisés, et la diversité des espèces vivant dans les écosystèmes concernés par leurs recherches. Ils se doivent donc d’avoir un ou des systématiciens, zoologistes ou spécialistes des micro-organismes ou travailler en collaboration avec d’autres laboratoires de leur pays (ou région) là où de tels spécialistes existent.

Il ne fait aucun doute que les universités, dans tous les pays d’Afrique, sont à la différence d’institutions plus spécialisées et orientées a priori vers des recherches plus appliquées (c’est à dire pour reprendre l’idée de Pasteur vers des applications des recherches scientifiques déjà réalisées), sont des établissements dont les Départements de Sciences de la Vie ont vocation plus que d’autres à participer activement à ces découvertes de la Biodiversité régionale.

Des effets de mode aux conséquence négatives sur la connaissance du monde vivants ont malheureusement été déjà observés dans certains pays, notamment en France, où les conséquences ont été catastrophiques pour la connaissance de la Biodiversité, et cela remonte à décembre 1965, date de l’attribution d’un triple Prix Nobel de Biologie et Médecine à des chercheurs Français. Pour en témoigner, on peut citer un extrait du plus récent des Ouvrages consacrés à la Biodiversité, celui de Philippe Dubois (2004) qui écrit p.19 en parlant de l’époque actuelle:  « En ces temps où la génétique, ou la biologie moléculaire, connaît ses heures de gloire, un métier est en passe de disparaître : celui de zoologue. Au XIXème siècle et dans la première moitié du XXème siècle, on a beaucoup décrit les nouvelles espèces… Cependant avec l’émergence de nouvelles sciences, et à cause de la réduction régulière des financements des organismes publics, il n’a plus été « rentable » d’entretenir des scientifiques chargés de collecter et de décrire de nouvelles espèces. Cette science de la classification est aujourd’hui en friche… Il serait temps de remettre la science de la classification sur rails et de lui donner un nouvel essor. La biodiversité en a besoin. Certains chercheurs plaident pour un inventaire global des espèces de la Terre, comme d’autres avant eux ont plaidé pour le décryptage complet du génome humain. Les urgences sont les mêmes mais les moyens pour leur mise en œuvre… » manquent trop souvent aujourd’hui.

Il est difficile de dire les choses de manière plus claire. Ce texte vaut particulièrement pour la situation qui prévaut en France mais il dénonce une situation qu’on observe parfois dans d’autres pays. Est-il utile de répéter ici, comme ailleurs, qu’il est des exemples qu’il vaudrait mieux ignorer ou plutôt qu’il convient de ne pas suivre ? Poser la question ainsi c’est une manière d’appeler une réponse négative. J’ose espérer que rappeler tout cela n’est pas utile. Formulons au contraire le souhait que dans de nombreux pays où la Biodiversité reste grandement inconnue, le mauvais exemple de ce qui s’est passé en France soit ignoré et que les universitaires sauront faire valoir l’importance et l’utilité de la connaissance de leur patrimoine national, qu’ils sauront y intéresser leurs étudiants en leur proposant des sujets de recherche orientés vers la connaissance de la Biodiversité et qu’ils réussiront aussi à sensibiliser favorablement leurs autorités de tutelle par où transitent les financements des différents programmes de recherche.

 

REFERENCES

[1]      BERNARD J. et RUFFIÉ J., 1966. Hématologie géographique, Masson, Paris, 436 p.

[2]      CSPNB Conseil Supérieur du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité, 2007. La biodiversité à travers des exemples. Min. Envir. Secret. d’État à l’Écologie, Paris. 104 p.

[3]      CSPNB, 2008. La biodiversité à travers des exemples : Les réseaux de la vie. Min. Envir. Secret. d’État à l’Écologie, Paris. 195 p.

[4]      DUBOIS Ph. J., 2004. Vers l’ultime extinction ? La Biodiversité en danger. Éditions de La Martinière. Paris, 191 p.

[5]      GOULD S., 2004. La Vie est belle. Seuil (Poche), Paris, 480 p.

[6]      JACQUARD A., 1981. Éloge de la différence : La génétique et les hommes. Points Science, Seuil, Paris.217 p.

[7]      LÉVÊQUE Ch., 1997.  La Biodiversité. Que-sais-je n°3166, PUF, Paris, 128 p.

[8]      LÉVÊQUE Ch. Et MOUNOLOU J.-C.,  2001. Biodiversité : Dynamique biologique et conservation. Dunod-Masson-Sciences, Paris, 248 p.

[9]      MAYR E., 1942. Systematics and the Origin of Species. Columbia University Press, New York.

[10]   MAYR E., 1963. Animal Species and Evolution. Belknap Press of Harward University Press. Cambridge, Mass.

[11]   MAYR E., 1970. Population, Species and Evolution. Belknap Press of Harward University Press. Cambridge, Mass.

[12]   MAYR E., 1974. Populations, espèces et évolution. Hermann, Paris, 496 pp.

[13]   ONU, 1992. Conférence Internationale sur le Développement Durable (parfois nommé “Sommet de la Terre”), et “Convention sur la Diversité Biologique” Rio de Janeiro.

[14]   RAUP D.M. & SEPKOSKI Jr J.J., 1982. Marine extinction in the Marine Fossil Record. Science, 215 ; 1501-1503.

[15]   SIBFA-2009. Recueil des Résumés du Séminaire International sur la Biodiversité Faunistique en Zones Arides et Semi-arides. Université Kasdi-Merbah, Ouargla, Algérie. 22-24 novembre 2009.

[16]   UNESCO, 2005. Conférence Scientifique Internationale "Biodiversité : science et gouvernance". Organisée conjointement par l’Unesco et le Gouvernement français au Siège de l’Unesco à Paris, les 24-28 janvier 2005.

[17]   WILSON E .O, 1993. La diversité de la Vie. Sciences. Odile Jacob, Paris. 496 p.

[18]   WILSON E .O., 2003. L’avenir de la Vie. Science ouverte, Le Seuil. Paris. 279 p.

 

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